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catharre et d'autres maladies, qui allèrent toujours s'aggravant, et contre lesquelles il ne cessa de lutter avec une force de caractère étonnante. En 1559, Genève étant menacée par le duc de Savoie, Calvin quitta le lit, où le retenait la violence du mal, et vint avec les autres ministres travailler aux fortifications. Le mal à la fin fut plus fort que l'homme; mais le corps était terrassé que l'âme résistait

encore.

Les chagrins domestiques ne purent ébranler cette nature de granit. On attaqua les mœurs d'Idelette, et dans une lettre à Farel, le réformateur repousse énergiquement comme mensongers les propos qu'un ministre s'était permis de tenir contre sa femme. Son frère Antoine menait à Genève une vie scandaleuse (1); Calvin n'a jamais cherché à pallier ses désordres, mais il semble qu'ils auraient dû diminuer l'affection qu'il ne cessa de témoigner à un homme qui s'en rendait par trop indigne.

Il avait eu de sa femme un enfant, qui mourut dès sa naissance, et dans le mois d'avril 1549, Idelette mourut aussi à la suite d'une longue maladie. Calvin ne paraît pas avoir été trop affecté de la perte de sa femme, quoiqu'il écrivît à Farel, en lui racontant ses derniers moments : « Je fais tout ce que je peux pour ne pas succomber à mon chagrin ; » car il terminait sa lettre par ces mots, qui ne sont pas d'un homme accablé : « Malgré toute ma douleur, je n'oublie pas les devoirs de ma charge, et je me prépare au combat que Dieu me destine. » (2). On aimerait à voir Calvin céder, dans cette

(1) La famille d'Antoine Calvin, frère bien-aimé du réformateur, dit M. Galiffe, donna l'exemple d'une désunion complète et de grands écarts.

(2) EP. FARELLO, 1549.

occasion, un peu plus à l'humaine faiblesse. Il crut devoir rester veuf jusqu'à la fin de ses jours; mais le souvenir d'Idelette n'était pour rien dans cette résolution; il voulait, dit-il, faire mentir « ses adversaires, qui prétendaient que c'était pour l'amour des femmes que les réformateurs avaient entrepris une nouvelle guerre de Troie. » (1). Toutefois, Calvin aurait volontiers renoncé au veuvage, si l'on eût écouté ses propositions. C'est du moins ce qu'affirme Bolsec comme le tenant de la dame Yolande de Brede-Rode, femme du seigneur de Fallais, sur laquelle le réformateur avait jeté son dévolu. Voici comment le médecin lyonnais raconte cette aventure. «<Ledit seigneur de Fallais, depuis qu'il fut arrivé » à Genève, fut fort mal disposé de sa personne, et quasi » continuellement entre les mains des médecins. Calvin l'al» loit souvent visiter, et par plusieurs fois dit à la dame » Yolande, femme d'iceluy seigneur de Fallais : Que » pensez-vous faire de cet homme mal disposé? jamais il ne » sera pour vous faire service. Si vous me croyez, laissez-le » mourir; aussi bien est-il comme mort, et s'il peut mourir, » nous nous marierons ensemble. Cette dame fut si fort » indignée et scandalisée de ces propos, qu'elle persuada à » son mari de sortir de Genève, et s'en aller demeurer aux » terres de Berne, ce qu'il fit. Elle ne peut céler cela, et l'a » dit à plusieurs gens d'honneur, et je l'ay ouy mesme de » sa bouche en présence de son mary. » (2).

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Le principal motif qui empêcha Calvin de contracter un

(1) Fingunt adversarii nos mulierum causa quasi trojanum bellum movisse. Calv. Tract. de Seandalis «La Reforme, disait Erasme, ressemble à la comédie qui finit toujours par un mariage. »

(2) Bolsec, HIST. DE CALVIN, p. 62 et 63.

second mariage, ce fut très-probablement le grand nombre des infirmités qui ne tardèrent pas à l'assaillir. A quarante ans, il portait déjà les marques d'une précoce décrépitude. Il avait le dos courbé, le visage décharné, le front dénudé, les cheveux tout blancs; son œil seul avait conservé le feu de la jeunesse. La migraine, dont il avait eu à souffrir même au collége, venait souvent le surprendre à table, en chaire, au conseil. Alors, il lui fallait s'enfermer dans une obscurité profonde, se jeter sur un lit de repos, et laisser son mal s'affaiblir graduellement. Son asthme s'était aggravé d'un catharre suffoquant, qui lui ôtait tout mouvement des jambes et des bras. Dans ses dernières années le lit même le fatiguait. En hiver, il passait souvent la nuit tout couvert de laine auprès d'un grand feu. Et cette hémicranie douloureuse, cet asthme étouffant n'étaient pas les seules maladies dont son corps eût à souffrir. Le 8 février 4564, il écrivit aux médecins de Montpellier, auxquels Sarrazin, son médecin ordinaire, avait demandé une consultation: « Il y a vingt ans que de savants docteurs eurent l'idée que vous avez aujourd'hui ils voulaient me guérir. Mais à cette époque, je n'étais tourmenté ni de la goutte, ni de la pierre, ni de la gravelle, ni de la colique, ni des hémorroïdes, ni d'une hémorragie interne; toutes ces maladies sont venues fondre sur moi comme une horde ennemic. » (1).

Au moment de quitter la terre, l'âme orgueilleuse du réformateur dut avoir aussi sa part de souffrance; car son œuvre était en péril. Calvin avait échoué dans son projet de

(1) Bolsec, qui prétend avoir été renseigné par les rapports des domestiques mèmes du réformateur, ajoute à ce cortège de maladies «< une démangeaison de poux et de vermine par tout son corps et particulièrement d'un ulcère très-puant et virulent au fondement et parties honteuses, où il estoit misérablement rongé des vers. Bolsec, p. 105.

faire mettre en possession des biens de l'ancien clergé catholique les ministres des pays conquis par les Bernois, et n'avait pas mieux réussi en poussant ces pasteurs à s'attribuer le droit d'excommunication. Non-seulement les seigneurs de Berne leur répondirent par un refus absolu, mais fatigués de leurs instances, ils bannirent tous les réclamants, parmi lesquels se trouvait Pierre Viret, pasteur à Lausanne. L'accord des ministres de Genève avec ceux de la Suisse était près de se rompre; les pasteurs de Zurich revenaient à la doctrine de Zwingle sur la cène, et ceux de Berne avaient définitivement repoussé la prédestination. En France, les Huguenots, malgré les puissantes influences qui les secondaient, venaient d'être chassés de Lyon, dont ils s'étaient emparés par surprise. Grâce aux précautions, au courage et à l'énergie du héros catholique, François de Lorraine, la conjuration d'Amboise avait complètement manqué; et La Renaudie, qui en était le chef ostensible, après être venu s'inspirer à Genève auprès du réformateur et combiner ses moyens d'action avec les réfugiés français, n'avait abouti qu'à se faire tuer dans un coup de main avec quelques-uns de ses complices. Le résultat le plus clair du fameux colloque de Poissy, qui avait fait concevoir de si belles espérances aux sectateurs de Calvin, quoique Théodore de Bèze s'y fût montré habile et très-éloquent, avait été le retour à l'ancien culte d'Antoine, roi de Navarre, qui, voyant que les ministres calvinistes ne pouvaient confondre en dispute réglée les docteurs catholiques, comme ils s'en étaient vantés, les traita de charlatans et d'imposteurs, défendit les prêches qui se faisaient dans les appartements du Louvre, renvoya les précepteurs de son fils, et voulut qu'il fût élevé dans la religion de ses pères. Définitivement la France restait catholique. Il est vrai que pour le consoler de tous ces mécomptes, Calvin avait sa fidèle Genève, lorsque les maladies qui le

tourmentaient, prirent un tel caractère de gravité, qu'il vit approcher le moment où le silence du tombeau allait succéder au bruit dont il remplissait le monde.

Au mois de février 1564, Calvin monta pour la dernière fois en chaire. Il fut surpris au milieu de son discours par de violents accès de toux. Le 27 mars, il voulut aller présenter au conseil un nouveau recteur de l'académie. Il était si faible qu'il ne pouvait monter les degrés de l'Hôtel-de-Ville; deux hommes le soutenaient dans leurs bras. « Je m'en vais mourant, dit-il aux conseillers; la nature n'en peut plus. » Le 2 avril, jour de Pâques, il assista au service divin et reçut la cène des mains de son fidèle disciple et apologiste, Théodore de Bèze. Le 25 avril, il songea à faire son testament et fit venir le notaire Chenelat, pour lui dicter ses dernières volontés.

Le testament du réformateur n'est pas un de ces actes privés destinés à l'intimité de la famille, mais un acte solennel, et comme le sceau de sa vie et de sa doctrine.

Calvin commence par rendre grâce à Dieu de l'avoir tiré de l'idolâtrie où il était plongé, pour l'attirer à la clarté de l'Évangile, et le faire participer à la doctrine de salut dont il était indigne, méritant plutôt par ses vices et pauvretés, d'être rejeté loin de lui. Il déclare que Dieu s'est servi de sa personne et de son labeur pour annoncer la vérité de son Évangile, et qu'il veut vivre et mourir dans cette foi qu'il tient de lui, n'ayant d'autre espoir que cette adoption gratuite sur laquelle il fonde son salut. Il embrasse la grâce que Dieu lui a faite en notre Seigneur Jésus-Christ, acceptant le mérite de sa mort et de sa passion, afin que par ce moyen tous ses péchés soient ensevelis. Il prie Dieu de tellement le laver du sang de ce grand Rédempteur qui a été répandu pour tous les pécheurs, qu'il puisse comparaître devant sa face comme portant son image. Il proteste qu'il a tâché, selon

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