Page images
PDF
EPUB

:

raison de vivre selon ses statuts et ordonnances, nous semble fort difficile : pour ce qu'elle nous commande de retirer nostre cœur des fanges voluptueuses de ce monde, et le ficher en Dieu seul : mespriser les biens presens que nous avons entre mains, pour esperer le bien à nous invisible: Ce neant moins le salut de nous et de nostre ame nous est en telle recommandation, que rien ne nous est aspre ou laborieux, à fin qu'une fois en l'esperance de vie à nous proposee, precedant tousjours en nos affaires la bonté et misericorde de Dieu, nous puissions par beaucoup de tribulations et sollicitudes, enfin obtenir ce salut eternel et perpetuelle felicite. En ceste esperance Christ, annonciateur du vray bien, a esté jadis receu en grande affection et consentement du monde universel. Pour cela aussi est-il servi et adoré de nous, et recognu Dieu, et Fils du vray Dieu, pour ce que luy seul de tout temps a vivifié à Dieu Tout-Puissant (auquel seul est la vie ) les cœurs de tous hommes, endormis, et quasi ensevelis ès vanitez de ce monde caduques et decevables, qui universellement estoyent adjugez à mort eternelle; les ressuscitant des mots, c'est à dire de celle qui est la plus damnable espece de mort. Et luy pour le premier, voulant estre notre salut, delivrance et instruction, en souffrant la mort de la chair, puis après reprenant une vie immortelle par son exemple nous a instruit et enseigné de suyvre un autre chemin quc nous n'avions fait : et de mourir à ceste chair et au monde, c'est à dire, à peché, à fin que vesquissions à Dieu mettans toute nostre esperance en luy, de bien et heureusement vivre à perpetuite. Qui est la propre resurrection de nous tous, et bien convenable à la gloire et majesté de Dieu Tout-Puissant par laquelle, ni un ni deux, mais tout le genre humain a este rappelé d'une mort spirituelle, horrible et miserable, pour vivre une vie celeste et pardurable. Paul Apostre, considerant en soy, et pensant à ceste resurrection, trouvant en icelle un grand argument et approbation de la Divinité de Christ, dit: Je suis separé pour annoncer l'Evangile de Dieu, lequel il avoit devant promis par ses Prophetes, ès Sainctes Escritures, touchant son Fils: qui a esté fait de la semence de David, selon la chair, et a esté declaré Fils de Dieu en puissance spi ituelle, qui est la propre vertu de Dieu : d'autant qu'il ne fait pas ses merveilles corporellement, mais spirituellement. Car commander aux vents, illuminer par parolles les aveugles, et ressusciter les morts : n'estoit point fait en puissance corporelle, mais en vertu spirituelle et Divine. Christ donc est declaré fils de Dieu par ceste puissance spirituelle, appartenant seulement à Dieu. Et ce que l'Apostre met apres, de la resurection des morts : ne s'entend point de ceste suscitation par laquelle le corps du Lazare, le fils de la vefve, ou la fille du Prince de la Synagogue ont esté vivifiez (combien qu'aussi ce soyent œuvres de Dieu ) mais plustost il parle de celle vivification, par laquelle il a delivré Marie Magdaleine de sept diables, et appelé Matthieu du lieu des receptes, et evoqué plusieurs autres de ceste vie terrienne et caduque, et generalement tout le genre humain de peché, de la mort du peché et de la puissance de ces tenebres mondaines, à une esperance d'affinité et compagnie celeste: de quelle aussi il

redressa et esleva au ciel les esprits des hommes, plongez en ceste fange et corruption terrienne, qui est le plus grand benefice de Jesus-Christ envers nous, et principal argumen de sa Divinité. Et pour cest effect il fut en luy ainsi ordonné de Dieu en la mission de son Fils, qui a prins sur soy ceste charge, laquelle en son temps il a accomplie, et la nous a distribuee : à cette fin que nous, aidez et secourus en un seul Christ, de tout conseil, renfort, et vertu divine et humaine, puissions presenter nos ames sauves devant Dieu La noblesse de l'ame est si eminente, son prix est tant excellent, et son estimation a esté telle, que pour la sauver ct gaigner à Dieu et à nous, toutes loix naturelles ont esté renversees, et l'ordre des choses totalement changé : Dieu est descendu en terre pour estre fait homme, et l'homme est monté au ciel pour estre fait egal à Dieu. Nous croyons donc tous en Christ, à fin que ( comme j'ay dit) nous trouvions salut en nos ames, c'est-à-dire, la vie en nous-mesmes qui est la chose la plus à desirer, outre laquelle nul bien ne peut advenir à l'homme plus precieux, familier, ou qui luy soit plus propre. Car de tant plus qu'un chacun s'aime soy-mesme, de tant plus son salut luy doit estre cher : lequel s'il est par luy mesprisé et rejette, quel autre loyer pourra-il acquerrir semblable à cestuy? Quelle chose donnera l'homme en recompense pour son ame, dit le Seigneur ? Ou que profitera-il à l'homme de gaigner mesme tout le monde, s'il fait dommage à son ame? Donc ceste reigle, tant ample, tant chere et precieuse, en laquelle le salut de nos ames est contenu, nous doit estre en tel prix et estimation, que nous l'observious de toute nostie force, puissance, et entendement. Tous autres biens que nous desirons et convoytons en ce monde, sont externes et estrangers: mais ce seul bien de garder nos ames, n'est point seulement nostre, ains nous-mesmes sommes ce mesme bien. Duquel, quiconque par negligence se sera retiré iceluy ne peut recouvrer la fruition d'un autre bien : attendu qu'il s'est aliéné du bien duquel il devoit avoir la jouissance. Outre plus, ce bien de salut eternel nous advient par la seule foy en Dieu et en Jesus-Christ. Quand je di, par la seule foy, je n'entens pas ainsi que font ces controuveurs de choses nouvelles : qu'en delaissant la charite et le devoir d'un Chrestien, j'oye seulement une persuasion ou fiance en Dieu, par laquelle je croye tous mes pechez m'estre pardonnez en la mort et au sang de Jesus-Christ. Cela certes nous est bien necessaire, et nous baille la premiere entree vers le Seigneur mais il ne suffit pas. Car aussi il faut apporter à Dieu nostre pensee pleine et garnie de la crainte d'iceluy, ayant desir d'accomplir sa volonte en quoy principalement gist et consiste la vertu et puissance du Sainct-Esprit. Laquelle pensee encore qu'aucune fois ne vienne à ouvrer exterieurement: si estelle toutes fois au dedans preste de soy-mesme à bien faire, ayant un desir prompt et volontaire d'obeir à Dieu en toutes choses qui est la vraye proprieté de justice Divine habitant en nous. Car autrement, quelle signii cation nous pourroit donner, ou quelle intelligence et cognoissance nous pourroit apporter ce nom de justice, si en elle l'on n'avoit quelque esgard aux bonnes œuvres ? Car l'Escriture

:

dit, que Dieu a envoyé son Fils, à fin qu'il fist un peuple agreable pour luy, sectateur des bonnes œuvres. Et en un autre passage: A tin, dit-elle, que nous soyons edifiez en Christ à bonnes œuvres. Si donc Christ a esté envoyé, a ce que faisans bonnes œuvres, par luy nous fussions agreables à Dieu, et si nous sommes edifiez en luy à bonnes œuvres Certes la foy (que nous avons en nostre Dieu par Jesus-Christ) ne nous prescrit point seulement une confiance en lny: ains elle veut qu'en bienfaisant, avec propos de toujours bien faire, nous ayons ceste foy en Christ. Car ce mot foy est largement et amplement prins et usurpé, lequel ne comprend point seulement en soy une credulité ou persuasion : mais aussi il enclost esperance, obeissance, et reverence de Dieu : et principalement, celle qui nous a esté tant amplement declairee en Jesus-Christ, princesse et superieure de toutes vertus Chrestiennes, c'est à savoir, Charité. En laquelle le Sainct Esprit se manifeste naifvement: et à parler proprement, lui-mesme est Charité. Car comme dit l'Escriture, Dieu est Charité. (1)

:

Quand donc nous disons la seule foy en Dieu et en Jesus Christ nous pouvoir sauver, nous comprenons en celle mesme foy, principalement la charité : qui est la premiere et principale cause de nostre salut. Mais à fin que nous laissions ceste disputation, pour retourner à nostre premier propos, nous vous avons declairé, tres chers frères, ou pour mieux dire, nous nous sommes efforcez de vous monstrer (car nostre oraison n'est pas esgale à la grandeur de la chose) de quelle importance, et combien necessaire nous est le soin de nostre ame, et de son salut : veu que par telle sollicitude, nous nous arrestons totalement à nostre esprit, qui est nostre vray, propre et unique bien et tous autres biens sont disjoints et separez de nous desquels mesmes nous ne pourrons avoir la fruition, si nous sommes frustrez de ce seul et souverain bien. Pour lequel bien de l'ame defendre et conserver à soy, tant de glorieux martyrs de Dieu ont jadis volontairement abandonné leur vie tant de saincts docteurs ont travaillé jour et nuict en veilles et sueurs, à fin de nous constituer, ordonner et prescrire le droit chemin pour venir à salut : tant de persecutions, injures, calamitez, et grieves oppressions ont esté anciennement faites par les tyrans ct prevots des Payens à l'Eglise universelle : qui pour ceste cause les portoit patiemment. Toutes lesquelles choses ont esté permises de Dieu le Tout-Puissant, et aussi receuës, souffertes, et combattues par ces vertueux personnages, vrais adorateurs de Christ: à fin que l'Eglise forgee comme de plusieurs marteaux, par toutes sortes d'experiences et essais, mondifiee à grand feu, et aussi fondue, soudee ct mise en forme, par tant de peines et tormens des

(1) Calvin a omis dans sa traduction une phrase fort importante. Voir le texte de la lettre de Sadolet et notre traduction p. 357.

Saincts, obtint envers Dieu grace tres-grande de sa fidelité, et envers les hommes authorité souveraine. Ceste Eglise nous a regeneré à Dieu en Christ, icelle nous a nourri, confermé, et instruit, nous enseignant, comme nous devons sentir et croire, en qui doit estre nostre esperance, et quel est le vray chemin pour parvenir à la vie eternelle. Nous cheminons en ceste commune foy de l'Eglise, et en l'observation de ses loix et commandemens. Que si par fragilité ou incontinence nous tombons aucune fois en peché (à la mienne volonté que cela ne nous advint point tant souvent par ceste mesme foy de l'Eglise nous sommes redresscz : et selon qu'elle nous enseigne, nous usons des expiations, penitences, et satisfactions: par lesquelles (preposans toujours la misericorde de Dieu) nous sommes restituez en nostre premiere innocence, el nostre peché nous est effacé. Ce que faisans, nous esperons trouver grace et misericorde envers Dieu. Car nous ne faisons rien outre la sentence et authorité de l'Eglise ains estimons estre prudence, de cognoistre et entendre à sobrieté. Nous n'apportons point un orgueil, pour contemner les decrets de l'Eglise, estans enflez en nos esprits : nous ne faisons point monstres de nostre entendement parmi le peuple, et si ne nous vantons point d'une nouvelle sapience, et science inusitee: mais nous (je parle des bons et vrais Chrestiens) cheminons en humilité et obeissance. Et toutes choses qui nous ont esté prescrites et laissees par l'authorité des Saincts Peres et gens savans : nous les recevons avec foy, comme choses dictees et vrayement ordonnées par le Sainct Esprit. Car nous savons et cognoissons assez, combien humilité est de grand prix et estimation envers Dieu. Qui est une vertu entre tous Chrestienne : et laquelle Jesus-Christ nostre Seigneur a toujours demonstré en tous ses faits, dits, admonitions et commandemens, disant, le royaume des cieux estre seulement proposé aux petits, c'est à dire, aux humbles. Car la grandeur ou petitesse de nostre corps n'y sert pas beaucoup mais le principal est, de savoir si nostre esprit est humble et abbaissé, ou hautain et eslevé par orgueil. La mesmc fierté qui dejetta les Anges du ciel, empesche aux hommes le chemin à iceluy ; et de là où l'Ange, animal celeste, a esté chassé par sa fierté, la est eslevé l'homme animal terrestre par son humilité. A fin que par ce nous cognoissions nostre tout consister en humilité : qui est une aide perpetuelle à nostre salut, et une asseurance et fondement de celle tant heureuse esperance, par laquelle nous tendons au ciel. Lesquelles choses estans ainsi, mes tres chers freres, veu aussi qu'en premier lieu et sur toutes choses, nostre salut, la vraye vie et eternelle felicité, nous doit estre chere : et que finalement envers nous-mesmes ( toutes autres choses postposees) devons avoir singulier esgard et nous tenir precieux et en parfaite recommandation. Attendu pareillement, que si nous nous perdons nous-mesmes, il n'y aura chose nostre ou appartenant à nous, que nous puissions trouver à nostre aide: veu aussi qu'il n'y a perte plus griefve, ni mal plus dangereux, ou plus pernicieuse calamité, que la ruine et perdition de son ame: en quelle diligence, je vous prie, en quelle cure et sollicitude devons-nons pourvoir, à ce que nostre salut et vie ne

tombe en un tel peril et danger? Certes vous ne me nierez pas, ains me concederez, la perdition de l'ame estre la chose plus miserable et pernicieuse qui puisse advenir à l'homme Vous m'accorderez aussi, comme je pense, que nostre plus grande diligence doit estre à nous donner garde que cela ne nous advienne. Car nous devons craindre merveilleusement les dangers d'un mal, duquel, s'il nous advient, la fin et le sort outrepassent tous autres maux. Et d'autant que le maj est grand et pesant, d'autant faut-il que la crainte soit plus grande. Tout ainsi que ceux qui s'espouvantent et craignent de tomber en la mer, n'osent pas seulement approcher de quelque haut et malaise rocher penchant sur icelle : pareillement ceux qui ont en horreur le terrible jugement, et sentence condamnatoire du Seigneur, se retirent premierement et s'esloignent des choses qu'ils cognoissent estre prochaines, et quasi conjointes à ceste misere sempiternelle. Ceci ne di-je point en ce lieu, pour asseurer que nous soyons sans peché ou que pendant ceste vie, nous soyons exempts et quittes de tous dangers: Car certes nous y sommes, et si faillons, pechons, offensons, et tombons aucunes fois tous, plus souvent les uns que les autres, selon la vertu que Dieu a donnee à un chacun de se contregarder. Toutes fois, tous pechez qu'on a commis non pas de propos deliberé, ains par fragilité, ont leur recours facile à la misericorde de Dieu. Mais ce tant horrible et espouvantable peché, de ne servir Dieu, ainsi qu'il demande, droitement et sincerement, ou de sentir fanssement et erroneement de luy, qui seul est la vraye verité ce mesme peché di-je, ne nous met point seulement en danger de mort éternelle mais il nous oste toute esperance et quasi tout effort d'eviter et fuir ce grand peril, misere et calamité. Car ès autres pechez, comme au milieu des vagues et flots de nostre vie, celle anchre de la nef est bonne et seure, qui nous garde de heurter aux rocs, et perdre la navire : en ce qu'aucunesfois jettans nostre pensee en Dieu, estant aiguillonnez de la compunction de nos pechez en souspirs et gemissemens, en confession d'iceux, nous invoquons, demandons, et requerons sa misericorde. Lequel, comme il est plein de toute bonté et clemence, et incontinent esmeu et incité à pardon, et comme pere debonnaire, il reçoit paisiblement les prieres de ses enfans. Mais ce miserable et detestable peché, de fausse et perverse religion, nous prive, et de Dieu, et de toute l'esperance d'iceluy. Parquoy, tres chers freres, si nous voulons estre sauvez, il nous faut en toute diligence soigneusement eviter et fuir ce danger, et nous decliner de ce peril. On pourroit ici dire, Il y a si grande diversité d'opinions aujourd'huy touchant la vraye ou fausse religion, les sentences sont tant variables, l'un expose en ceste maniere, l'autre en autre ; il nous semble donc estre assez, si en bonne affection nous croyons en ce qu'on nous dira, nous submettans tousjours au jugement des gens plus savans et experimentez en ces choses. Je say assez, tres chers freres, que telles parolles se disent communément à simples gens, qui naturellement ont l'esprit lourd et hebeté ( toutes fois le peché est plus grand sur ceux qui les retirent du droit chemin): car telles parolles ne tombent point en un homme rusé

« PreviousContinue »