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25. Je vous dis, en vérité, que je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne, jusqu'à ce jour où je le boirai nouveau dans le royaume de Dieu.

26. Et ayant chanté le cantique d'actions de grâces, ils s'en allèrent sur la montagne des Oliviers.

27. Alors Jésus leur dit: Je vous serai à tous, cette nuit, une occasion de scandale; car il est écrit: Je frapperai le pasteur, et les brebis seront dispersées (k).

28. Mais, après que je serai ressuscité, j'irai devant vous en Galilée.

29. Pierre lui dit : Quand vous seriez pour tous les autres un sujet de scandale, vous ne le serez pas pour moi.

30. Et Jésus lui repartit: Je vous dis, en vérité, que vousmême, aujourd'hui, dès cette nuit, avant que le coq ait chanté deux fois, vous me renoncerez trois fois..

31. Mais Pierre insistait encore davantage : Quand il me faudrait mourir avec vous, je ne vous renoncerai point. Et tous les autres en dire autant (l).

(k) Notez avec quel soin les évangélistes courent au-devant du scandale dont ils font parler Jésus! Ce qui était scandaleux, en effet, c'était que leur Christ fût mort, qu'il eût été crucifié, qu'il se fût laissé prendre, etc. De telles choses étaient incompatibles avec la notion du Christ, ou Messie juif, dont le nom, la mission étaient synonymes de gloire, triomphe, toute-puissance, etc. Un Christ pauvre, persécuté, vaincu, mis à mort, couvert d'opprobre, était chose aussi contradictoire qu'un soleil sans rayons et ténébreux. Toute l'affaire est donc, en racontant la Passion, de relever la dignité du Messie spirituel, et d'arranger les choses de manière qu'elles prennent une apparence mystiquement rationnelle.

(4) VERS. 29-31.- Reniement de Pierre. Autre circonstance défavorable à la messianité de Jésus, et qui se travestit en un argument de cette même messianité. Fierre et les douze voyant Jésus pris, eux qui n'avaient jamais été bien sûrs qu'il fût le Messie, d'autant plus que Jésus lui-même s'en défendait, Pierre nie qu'il ait jamais regardé son maître comme un personnage messianique. Quels que soient les termes de ce reniement, au fond ce n'est pas autre chose. On objectait

32. Ils allèrent ensuite dans un lieu appelé Gethsemani, où il dit à ses disciples: Asseyez-vous ici jusqu'à ce que j'aie fait ma prière.

33. Et, ayant pris avec lui Pierre, Jacques et Jean, il commença à être saisi de frayeur, et pénétré d'une extrême affliction.

34. Alors il leur dit: Mon âme est triste jusqu'à la mort; demeurez ici, et veillez.

35. Et, s'en allant un peu plus loin, il se prosterna contre terre, priant que, s'il était possible, cette heure s'éloignât de lui;

36. Et il disait : Mon Père toutes choses vous sont possibles; transportez ce calice loin de moi; mais néanmoins que votre volonté s'accomplisse, et non pas la mienne.

37. Il revint ensuite vers ses disciples; et, les ayant trouvés endormis, il dit à Pierre: Simon, vous dormez? Quoi! n'avez-vous pu seulement veiller une heure?

38. Veillez et priez, afin que vous n'entriez point en tentation: l'esprit est prompt, mais la chair est faible.

39. Il s'en alla pour la seconde fois, et fit sa prière dans les

mêmes termes.

40. Et, étant retourné vers eux, il les trouva encore endormis; car leurs yeux étaient appesantis par le sommeil, et ils ne savaient que lui répondre.

41. Il revint encore pour la troisième fois, et il leur dit : Dormez maintenant, et vous reposez; c'est assez l'heure est venue; le Fils de l'homme va être livré entre les mains des pécheurs (m).

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cette conduite de Pierre aux néo-messianistes. Eh quoi! répond Marc, après Matthieu et Luc, vous citez le reniement de Pierre! Jésus l'avait prédit! Mais Jean ne parle pas de cette prédiction après avoir montré Pierre comme un brave qui défend son maître l'épée à la main, il met son reniement tout entier sur le compte de sa frayeur.

(m) VERS. 33-41.-Cette longue scène de l'agonie, qui scandalisait les païens, et que les chrétiens se sont évertués à expliquer d'une façon honorable, est, à mon avis, une imitation des passages analogues des psaumes et des prophètes, où les envoyés de Jéhovah se plaignent amèrement de leur pénible et lamentable existence. A force de calquer les anciennes Ecritures et d'y conformer leur héros, les évangélistes ne se sont pas aperçus non-seulement qu'ils se met

NOUV. TESTAMENT, T. I.

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42. Levez-vous, allons; celui qui doit me trahir est bien près d'ici.

43. Il parlait encore, lorsque Judas Iscariote, l'un des douze, parut, suivi d'une grande troupe de gens, armés d'épées et de bâtons, qui avaient été envoyés par les grands-prêtres, par les scribes et les sénateurs.

44. Or Judas, qui le trahissait, leur avait donné ce signal, et leur avait dit: Celui que je baiserai, c'est celui que vous cherchez; saisissez-vous de lui, et l'emmenez sûrement.

taient en contradiction perpétuelle les uns avec les autres, mais qu'ils choquaient toutes les notions de convenance et même de vertu. Pour eux, ils n'ont voulu peindre qu'un prophète, le plus grand et tout à la fois le plus opprimé des prophètes. Autant ils exagèrent sa doctrine et ses miracles, autant ils hyperbolisent ses lamentations. Il a prévu et prédit sa mort, sans doute, et il l'a acceptée. Mais cela n'empêche pas qu'elle le fait frissonner, qu'elle l'ennuie et l'épouvante, qu'il voudrait éloigner ce calice, etc., etc. (Cf., entre autres, le psaume XXI, cité plus bas par Marc; le cantique de Jonas dans le ventre de la baleine, le puits de Jérémie, les impatiences d'Elie, les lamentations de David, psaume LIV et LXIX, et alibi passim.)

Outre cette explication biblique, on peut dire encore que Jésus dut éprouver une angoisse et un délaissement tout particuliers, non-seulement de ce qu'il se sentait perdu, mais de ce qu'il prévoyait douloureusement qu'il ne serait compris de personne, et que par conséquent il se serait sacrifié en vain. Ni ses disciples ne l'entendent, ni le peuple ne le comprend; tout conspire contre lui, tout le monde l'abandonne. La trahison se glisse jusque dans son intimité; l'ignorance, la barbarie, la lâcheté, la superstition et l'indifférence l'environnent. Au moins Elie, Elisée, Jérémie, etc., avaient toujours un parti pour eux. Ils succombaient, mais ils avaient la consolation d'être entendus : ils n'étaient pas seuls. Lui, il n'a en perspective que le désespoir. Devant cette explication, toutes les difficultés disparaissent. Comment Strauss ne l'a-t-il pas trouvée?

45. Aussitôt donc qu'il fut arrivé, il s'approcha de Jésus, et lui dit Maître, je vous salue; et il le baisa.

46. Ensuite ils mirent la main sur Jésus, et se saisirent de lui.

47. Un de ceux qui étaient présents, tirant son épée, en frappa un des gens du grand-prêtre, et lui coupa une oreille.

48. Et Jésus leur dit: Vous êtes venus, pour me prendre, armés d'épées et de bâtons, comme si j'étais un voleur.

49. J'étais tous les jours au milieu de vous, enseignant dans le temple, et vous ne m'avez point pris; mais il faut que les écritures soient accomplies.

50. Alors ses disciples l'abandonnèrent, et s'enfuirent tous.

51. Or il y avait un jeune homme qui le suivait, couvert seulement d'un linceul; et comme on voulait se saisir de lui,

52. Il laissa aller son linceul, et s'enfuit tout nu des mains de ceux qui le tenaient (n).

53. Ils amenèrent ensuite Jésus au grand-prêtre, chez qui s'assemblèrent tous les princes des prêtres, les scribes et les sénateurs. 54. Pierre le suivit de loin jusque dans la cour du grandprêtre, où, s'étant assis auprès du feu avec les gens, il se chauffait.

55. Cependant les princes des prêtres et tout le conseil cherchaient des dépositions contre Jésus, pour le faire mourir; et ils n'en trouvaient point.

56. Car plusieurs déposaient faussement contre lui; mais leurs dépositions ne s'accordaient pas.

57. Quelques-uns se levèrent, et portèrent un faux témoignage contre lui, en ces termes :

58. Nous lui avons entendu dire Je détruirai ce temple, bâti par la main des hommes, et j'en rebâtirai un autre en trois jours, qui ne sera point fait par la main des hommes;

59. Mais ce témoignage-là même n'était pas encore suffisant. 60. Alors le grand-prêtre, se levant au milieu de l'assemblée, interrogea Jésus, et lui dit : Vous ne répondez rien à ce que ceuxci déposent contre vous?

61. Mais Jésus demeurait dans le silence, et il ne répondit rien. Le grand-prêtre l'interrogea encore, et lui dit : Êtes-vous le Christ, le Fils du Dieu béni à jamais?

62. Jésus lui répondit: Je le suis; et vous verrez un jour le Fils de l'homme assis à la droite de la majesté divine, et venant sur les nuées du ciel.

(n) VERS. 51-52. parée des apôtres.

- Trait naïf de la panique qui s'était em

63. Aussitôt le grand-prêtre, déchirant ses vêtements, leur dit : Pourquoi cherchons-nous encore des témoins?

64. Vous venez d'entendre le blasphème qu'il a proféré. Que vous en semble? Tous le condamnèrent comme ayant mérité la mort (0).

65. Alors quelques-uns commencèrent à lui cracher au visage; et, lui ayant bandé les yeux, ils lui donnaient des coups de poing, en lui disant: Prophétise qui t'a frappé, et les valets lui donnaient des soufflets.

66. Cependant Pierre étant en bas dans la cour, une des servantes du grand-prêtre y vint;

67. Et l'ayant vu qui se chauffait, après l'avoir considéré, elle lui dit: Vous étiez aussi avec Jésus de Nazareth.

68. Mais il le nia, en disant: Je ne le connais point, et je ne sais ce que vous dites. Et, étant sorti dehors pour entrer dans le vestibule, le coq chanta.

69. Et une servante, l'ayant encore vu, commença à dire à ceux qui étaient présents: Celui-ci est de ces gens-là.

70. Mais il le nia pour la seconde fois. Et, peu de temps après, ceux qui étaient présents dirent encore à Pierre Assurément vous êtes de ces gens-là; car vous êtes aussi de Galilée.

71. Il se mit alors à faire des serments exécrables, et à dire en jurant: Je ne connais point cet homme dont vous me parlez.

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(0) VERS. 61-64. D'après les notes sur la messianité de Jésus (Luc, 11, 52, Jean, 1, etc.), il est possible de répandre un nouveau jour sur l'accusation du grand-prêtre et de pénétrer au delà de la narration évangélique. Le grand crime de Jésus, en effet, c'était qu'il niait le Messie, et qu'il interprétait blasphématoirement, et contre les tendances nationales, les traditions prophétiques touchant ce personnage. Le narrateur me semble donc avoir probablement dénaturé, à force de concision, la vraie pensée de Jésus, pensée qui était débordée au temps où Marc écrivait, en lui faisant dire simplement: Oui, je suis le Messie, tandis qu'il entendait que le Messie n'était pas un homme, mais une réforme. C'est cette réforme, dont l'effet était d'anéantir à la fois et le sacerdoce aaronique et les espérances juives, qui irritait au plus haut degré les chefs des prêtres, et qui amena l'étrange imbroglio entre eux et Pilate, et dont Jésus fut victime.

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