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Il est donc historiquement démontré par ces bulles de Frédéric Barberousse que, même avant le XIIe siècle, l'évêque de Genève était prince souverain, puisqu'elles confirment les droits d'Ardutius à cette souveraineté. Elles constatent que ses prédécesseurs en avaient joui, que l'évêque ne peut la céder, même le voulant, et qu'il doit la transmettre intacte à ses successeurs. On manque, pour les époques antérieures, de documents historiques, mais ces lettres patentes en tiennent. lieu; elles font foi pour le passé et pour l'avenir. Désormais les droits de l'évêque sont fixés : l'indépendance de Genève de ses voisins ne saurait être contestée. Genève est une ville impériale, gouvernée par un évêque, l'élu du peuple et du clergé.

Les comtes de Génevois d'abord, ensuite les comtes et ducs de Savoie voulurent s'emparer de la souveraineté de Genève mais les évêques, forts de leur droit et de l'assentiment popupulaire, sortirent victorieux de leurs aggressions, et le peuple génevois, en soutenant pendant trois siècles l'autorité épiscopale, conserva son indépendance. Les guerres des comtes de Savoie contre les comtes de Génevois, les entreprises continuelles de ces deux seigneurs contre l'autorité des évêques, interrompues de temps en temps par des traités que violent sans scrupule les ambitieux voisins des prélats, occupent la plus large place dans l'histoire génevoise pendant trois siècles. Pourtant, ces démêlés entre l'évêque, les comtes de Génevois et de Savoie, et leurs conflits de juridiction, après avoir failli ruiner Genève, tournèrent à son avantage, et servirent, dit Spon (1), « à maintenir ses priviléges et sa liberté de ville impériale.» Ce résultat trouve une sanction dans le traité conclu par le comte de Savoie, Amé V, dit le Grand, avec

(1) Spon, HIST. DE GENÈVE, t. I, p. 80.

les habitants de la ville. Amé-le-Grand s'était emparé, pendant la guerre qu'il faisait au comte de Génevois, de la plus grande partie de ses châteaux et de ses terres. On comprend combien il était intéressé à mettre dans son parti les habitants de Genève. En les ayant pour lui, il lui était bien plus facile de dépouiller l'évêque de son autorité de prince, et d'incorporer la ville dans ses états. Les habitants, de leur côté, devaient être assez disposés à accepter les offres de service du comte de Savoie, parce qu'ils avaient sujet de craindre que leur évêque, Robert de Genève, ne favorisát les intérêts de son frère le comte de Génevois, au détriment des droits de l'Église et des libertés du peuple. Quoiqu'il en soit, ce traité a une grande importance historique, car c'est pour la première fois que le peuple de Genève contracte une alliance étrangère, et fait en quelque sorte, en dehors de l'autorité épiscopale, un acte de véritable souveraineté.

<< Nous promettons et jurons sur l'évangile, dit le comte Amé-le-Grand dans ce traité, pour nous, nos héritiers et successeurs dans le comté de Savoie, de maintenir, garder et défendre partout, de tout notre pouvoir et contre tous, vous tous et tous vos concitoyens, clercs et laïques, qui youdront consentir à ses conventions, votre ville, vos biens, vos droits, vos franchises, avec tout ce qui vous appartient, comme nos hommes et nos choses. » Il leur promet en outre que, si l'évêque, ou qui que ce soit en son nom, veut les appeler en cour de Rome ou ailleurs, à l'occasion de ce traité, et qu'on leur fasse quelque violence à ce sujet, il les aidera et défendra à ses propres dépens. Il ajoute qu'il ne fera ni paix ni trêve sans leur consentement, avec ceux auxquels ils pourraient être suspects ou qui leur seraient suspects à l'occasion de ce même traité; qu'il donnera des ordres à tous ses châtelains de courir à leur secours, à ses frais, par eau et par terre, avec toutes les forces dont ils disposent, à leur

première réquisition. L'acte qui renferme ces conventions fut passé à Genève, le 1er octobre 1285 (1).

Il y a encore un autre traité, tout aussi important pour l'histoire de Genève : c'est celui qui fut conclu à Ast, le 19 septembre 1290, entre Amé-le-Grand et l'évêque Guillaume de Conflans, successeur de Robert de Genève, par l'intermédiaire de Pierre, évêque de Belley, qui y apposa son sceau en présence des parties. Pendant la guerre que le comte Amé faisait au comte de Génevois, il s'était emparé du château de L'Isle, de ses appartenances et dépendances, de l'office de Vidomne, de la pêche de Genève qui s'appelait la pêche de l'évêque, du péage du pont du Rhône et des moulins près de ce pont. L'évêque prétendait que tout cela devait lui être rendu comme appartenant à l'Église qui en avait été injustement spoliée.

Le comte de Savoie répondait, pour se justifier, que les ennemis de l'Église étaient en possession de toutes ces choses lorsqu'il s'en était emparé; que, fidèle vassal de l'Église, il l'avait secourue à main armée contre ces mêmes ennemis pour reprendre sur eux les choses usurpées; que, pour en venir à bout, il avait fait de très-grands frais qui avaient tourné à l'avantage de l'Église, et qu'il estimait monter à 40,000 marcs d'argent. Il ajoutait qu'il était prêt à s'en dessaisir, aussitôt que le prélat l'aurait entièrement satisfait.

L'évêque, qui était hors d'état de donner au comte la somme considérable qu'il demandait, se vit obligé de convenir avec lui des conditions suivantes : 1° qu'il remettrait au comte, en fief, l'office de vidomne pour le tenir et l'exercer pendant la vie de l'évêque, pendant celle du comte et de ses héritiers et successeurs, tant qu'il plairait au successeur

(1) Spon, HIST. t. I, p. 120. Remarques, et t. III, p. 180. Pièces just.

de l'évêque; 2° que le comte ferait hommage à l'évêque pour cet office de vidomne, et lui jurerait fidélité; 3° qu'il n'occuperait, n'envahirait, ni n'usurperait dans la ville ni au dehors, aucuns droits ni aucune seigneurie appartenant à l'évêque, mais qu'il se contenterait de ce qui dépendait de l'office de vidomne; 4° que ceux qui exerceraient cet office pour le comte prêterait serment de fidélité à l'évêque, et s'engagerait à ne toucher à aucun de ses droits, et à lui rendre compte de la part qui lui appartiendrait des revenus du vidomnat.

Quant au château de L'Isle et aux frais que prétendait avoir faits le comte de Savoie, il fut convenu que les parties éliraient chacune un arbitre avec plein pouvoir de terminer les difficultés à l'amiable ou par la voie du droit. Le comte prit de plus l'engagement de restituer à l'évêque le péage du pont du Rhône et la pêche; d'obliger son châtelain de L'Isle à tenir en sûre garde tous les prisonniers qui lui seraient remis de la part de l'évêque, et de les livrer à ce prélat, quand il le demanderait. Enfin, pour obliger l'évêque à observer toutes les conditions du traité, il était dit, que, s'il y manquait, le comte rentrerait en possession de tous les droits qu'il prétendait dans sa demande (1).

Ce sont là les principales clauses du traité de 1290, qui, en concédant le vidomnat à la maison de Savoie, servit de base à ses prétentions sur la souveraineté de Genève. Mais quel était donc ce titre de vidomne, cause ou prétexte des entreprises des princes de cette maison contre l'autorité des évêques? Ce titre était le même que celui de vidame en France. On l'appelait en latin vicedominus; il ne marquait autre chose que le lieutenant d'un prince ecclésiastique, chargé de rendre la justice en son nom, comme il y en avait dans d'au

(1) Spon, HIST. DE GENÈVE, t. I, p. 122. Notes; et t. III. Pièces just.

tres villes gouvernées par des évêques. Le vidomne de Genève avait pour fonction de juger d'une manière sommaire les causes de la plus petite importance. Il ne se faisait point d'écriture devant son tribunal; tout se traitait de vive voix et dans la langue du pays. Le vidomne était obligé de choisir dans la bourgeoisie trois ou quatre assesseurs qui ne devaient point être clercs, et ce tribunal jugeait les procès, non pas selon la rigueur du droit, mais d'après certaines anciennes coutumes de la ville. Enfin, on plaidait devant le vidomne à peu de frais; il ne prenait rien, par exemple, pour le sceau de ses ordonnances. Le vidomne était de plus chargé de faire exécuter les criminels condamnés à mort.

Les comtes de Savoie ne voulurent pas exercer euxmêmes le vidomnat, mais par leurs officiers. Ce fut pourtant comme vidomne de Genève, et en sa qualité de vicaire de l'empire, que le comte Amé IV, dit le comte Vert (1), qui avait obtenu cette dignité, en 1365, de l'empereur Charles IV, s'empara de la juridiction temporelle de l'évêque. Le bon Allamand occupait alors le siége épiscopal. Il mourut sans avoir pu faire révoquer la concession impériale; mais Guillaume de Marcossay, son successeur, et les syndics de Genève, par ordre du conseil général, présentèrent une requête à l'empereur Charles IV, qui déclara, par un arrêt de son conseil, qu'il n'entendait pas que le vicariat, concédé au comte de Savoie, s'étendît sur la temporalité des ecclésiastiques et des églises, particulièrement de celle de Genève. Le comte Vert, n'ayant pas obéi à la sentence impériale, Charles IV fit deux actes de révocation, en 1366, et un troisième, l'année suivante, par lequel il révoqua plus expressé

(1) Il était ainsi appelé parce que, dans un tournoi à Chambéry, il avait adopté la couleur verte.

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