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souillé par des cultes coupables. Mais alors, pourquoi Jéhovah laissait-il croître de jour en jour le nombre de ses ennemis? Pourquoi n'accomplissait-il pas contre eux ces menaces qui, dans la bouche de David, s'étaient jointes en si grand nombre à ses promesses? Pourquoi ne pressait-il pas l'avénement de son JOUR terrible? Plus tôt serait faite la grande épuration, plus tôt s'établirait sur la terre le règne du ciel,

-

plus tôt,

à l'exclusion de tout autre, serait célébré le nom de Jéhovah. Ah! sans doute, l'héritier du royaume, celui dont David avait été la figure, ou peut-être David luimême rendu à la vie, ne tarderait pas à paraître pour s'asseoir à la droite de son père céleste et présider au jugement. Mais, s'il tardait, n'était-ce point que Jéhovah hésitait à frapper un si grand nombre de coupables et demandait une victime expiatoire pour détourner sur elle son courroux? Et quelle victime assez noble pour mériter d'effacer un passé si coupable, si le peuple ne préparait son pardon par sa pénitence? -Que l'on fit donc pénitence, et le règne du ciel serait proche.

Tel est le thème tout tracé sur lequel devait s'exercer la verve poétique des prophètes de la parole, avec les variantes introduites par l'imagination de chacun d'eux.

Le plus grand, à coup sûr, celui qui a donné le ton

à tous ceux qui sont venus après lui est le fils d'Amos, le brillant Isaïe. Lorsque sa voix puissante s'éleva au milieu de son peuple, d'irréparables malheurs l'avaient déjà atteint et décimé. Les villes des Samaritains dépeuplées par un premier exil, voyaient grandir dans leurs murs une population étrangère, importée d'Assyrie, qui ne se reliait d'aucune manière au passé du peuple de Jéhovah et ne pouvait avoir part à l'héritage de David 1. La fortune de Juda n'était guère moins précaire; et déjà s'agitait cette fatale question des alliances étrangères qui destinait dès lors la petite monarchie juive à devenir la proie de l'un ou de l'autre de ses puissants voisins. Mais quelle situation pouvait paraître désespérée au voyant qui, pour lire dans l'avenir, n'avait qu'à remettre sous ses yeux les paroles de Jéhovah à David?

En fait d'ontologie divine, Isaïe reste naturellement enfermé dans la conception hébraïque; le seul Dieu qu'il conçoive est toujours Jéhovah, créateur de la Judée, des pays qui l'avoisinent et du ciel qui s'arrondit au-dessus ; il se le représente «assis sur ce cercle dominant la terre dont les habitants sont pour lui comme des sau

1. Cette exclusion de l'héritage de David motivera plus tard le refus fait par Esdras aux Samaritains, de les admettre au nombre des constructeurs du second temple. C'est sans doute aussi par suite du même sentiment qu'il est dit au ch. x, v. 5 du premier Évangile : « N'allez pas dans les villes des Samaritains. »

terelles >>> (Ch. XL, V. 22). Mais Isaïe entrevoit la vraie morale, il s'irrite contre les vaines pratiques que l'hypocrisie y substitue; il sent et exprime les hautes indignations de la vertu contre le vice; il aime son peuple avec passion et s'enivre des destinées qui l'attendent; il ne se borne pas, comme David, à exposer en termes vagues la période de repos et de bonheur sans fin qu'il aperçoit, il s'y transporte en quelque sorte, et y appelle à grands cris les brebis dispersées d'Israël. S'il se fait la plus fausse idée de la justice en Dieu; s'il se place avec tout son peuple à l'antipode de toute théodicée rationnelle, il a du moins, plus qu'aucun de ses devanciers, le sentiment de la justice humaine, et il en livre à ses successeurs un aperçu qu'ils n'ont pas dépassé.

Il paraît être le premier qui ait conçu nettement l'idée d'un renouvellement de la terre et du ciel, accompagnant l'inauguration du règne du Messie: - Les grands et petits luminaires qui avaient suffi jusque - là à l'illumination des jours et des nuits, feraient place à d'autres incomparablement plus brillants; — quant à la terre, chacun de ses produits serait multiplié dans une proportion énorme. « En parlant, observe Maimonide 1, de la restauration du royaume des Israé

1. Moré-Nébouchim, IIe partie, ch. xxix.

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lites, de sa stabilité et de sa durée, Isaïe dit que Jéhovah produira de nouveau le ciel et la terre; car, dans son langage, il s'exprime toujours, au sujet du règne d'un roi, comme si c'était un MONDE propre à celuici. » Cette idée d'un AUTRE MONDE, ou plutôt du renouvellement que subirait l'ancien aspect des choses avant la fondation du royaume divin sur la terre, devint, dès lors, un des plus invariables caractères de ce cycle. De toutes les idées prophétiques, il n'en est pas qu'il importe plus de bien saisir et de bien comprendre, si l'on veut avoir la clef de toutes les énigmes qui sui

vent.

Moins d'un siècle après Isaïe, et au moment où la ruine de Juda devenait de jour en jour plus menaçante, eut lieu cette foudroyante découverte qui devait remettre en honneur Moïse presque oublié et préparer le jéhovisme plus pur du second temple : le livre de la Torah, enfoui dans les murs bâtis par Salomon, fut tout à coup tiré de l'oubli où il était resté depuis quatre cents ans. Certes, s'il y eut un moment dans l'histoire juive où il fut permis d'espérer l'avénement du royaume divin, ce fut celui où l'on vit à la fois : Baal et Moloch honteusement chassés de Jérusalem, l'Aschéra de Manassé solennellement livré aux flammes dans le torrent de Cédron, tous les hauts lieux détruits et conspués, le Topheth de Ghé-hinom aboli, tes chariots de l'armée du ciel brûlés,

enfin, chose caractéristique, la réinstitution de la

pâque, qui n'avait pas été célébrée depuis le temps des Juges! - Jamais, à coup sûr, Israël n'avait manifesté un élan semblable en l'honneur de son Dieu; et il semble que le peuple entier dut se faire prophète pour s'écrier Réjouissez-vous, le règne du ciel est

proche !

Non; ce qui était proche c'étaient la ruine, la dispersion, l'exil. Et ici se montre à nu l'écueil ordinaire des annales anthropo-monothéiques. L'historien vient de dire de Josias (Rois, 11, ch. xxi, v. 25): « Avant lui, il n'y eut pas de roi semblable à lui qui se tournât vers Jéhovah de tout son cœur, selon toute la doctrine de Moïse...», et il est forcé d'ajouter au verset suivant : « Toutefois, Jéhovah ne revint point de l'ardeur de sa grande colère, de laquelle il avait été embrasé contre Juda, à cause de toutes les irritations dont l'avait irrité Manassé. Jéhovah dit: Je veux ôter également Juda de devant ma face, comme j'ai ôté Israël, et je rejette cette ville que j'ai choisie, Jérusalem, et cette maison dont j'ai dit: Mon nom est là. »

Quoi qu'il en soit, ce qu'il importe de constater ici, c'est que le règne de Josias est la véritable apparition du mosaïsme. C'est la réforme radicale opérée alors, qui a donné un corps à la pensée du grand législateur hébreu. C'est à ce moment seulement que s'est formé

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