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loin du doux païs de la Grece, en lieu où elle n'avoit qu'un songe et une ombre de biens1; et au contraire avoit réellement perdu les véritables, dont elle jouissoit 2 au païs de sa naissance. Et quand l'eunuque fut arrivé devers elle, et luy eut fait commandement de par le Roy qu'elle eust à mourir, adonc elle s'arracha' d'alentour de la teste son bandeau royal; et se le nouant alentour du col, s'en pendit. Mais le bandeau ne fut pas assez fort, et se rompit incontinent. Et lors elle se prit à dire : « O maudit et malheureux tissu, ne me serviras-tu point «< au moins à ce triste service? » En disant ces paroles, elle le jetta contre terre, crachant dessus, et tendit la gorge à l'eunuque".

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Xipharès étoit fils de Mithridate et d'une de ses femmes qui se nommoit Stratonice. Elle livra aux Romains une place de grande importance, où étoient les trésors de Mithridate, pour mettre son fils Xipharès dans les bonnes grâces de Pompée. Il y a des historiens qui prétendent

1. « Des biens qu'elle avoit esperez. » (Texte d'Amyot.) 2. « Dont paravant elle jouyssoit. » (Ibidem.)

3. Tout ce passage est un peu différent dans le texte d'Amyot. Racine y a fait des changements, parce qu'il n'a voulu appliquer qu'à Monime ce que Plutarque dit de plusieurs sœurs et femmes de Mithridate, telles que Roxane, Statira, Bérénice et Monime, vers qui ce roi avait envoyé « son valet de chambre Bacchilides leur porter nouvelles qu'il leur convenoit à toutes de mourir. » Voici la phrase que Racine a légèrement modifiée : « Et quand ce Bacchilides fut arrivé devers elles, et leur eust fait commandement de par le Roy, qu'elles eussent à eslire la manière de mourir qui leur sembleroit à chacune plus aisée et la moins douloureuse, elle s'arracha..., etc. >> 4. « Tendit la gorge à Bacchilides pour la luy coupper. » (Texte d'Amyot.)

5. Voyez le livre d'Appien sur la Guerre de Mithridate, chapitre CVII. Plutarque, Vie de Pompée, chapitre xxxvi, parle aussi de la trahison de Stratonice, et donne des détails sur l'origine de cette femme de Mithridate.

6. Appien, dans le chapitre que nous venons de citer.

que Mithridate fit mourir ce jeune prince, pour se venger de la perfidie de sa mère.

Je ne dis rien de Pharnace. Car qui ne sait pas que ce fut lui qui souleva contre Mithridate ce qui lui restoit de troupes, et qui força ce prince à se vouloir empoisonner, et à se passer son épée au travers du corps pour ne pas tomber entre les mains de ses ennemis? C'est ce même Pharnace qui fut vaincu depuis par Jules César, et qui fut tué ensuite dans une autre bataille1.

1. Voyez Appien, Guerre de Mithridate, chapitre cxx ; Plutarque, Vie de César, chapitre L; et dans les Commentaires d'Hirtius Pansa le livre sur la Guerre d'Alexandrie, chapitres LXXII-LXXVII. La bataille où César, avec trois légions, tailla en pièces toute l'armée de Pharnace, fut livrée près de la ville de Zéla, dans le Pont, où Mithridate avait autrefois défait Triarius. On connaît le bulletin de la victoire de César Veni, vidi, vici. ». Pharnace fut tué plus tard dans une bataille qu'il livra l'an 47 avant J. C. à Asandre, gouverneur du Bosphore révolté contre lui.

ACTEURS.

MITHRIDATE, roi de Pont et de quantité d'autres royaumes. MONIME, accordée avec Mithridate, et déjà déclarée reine.

PHARNACE, } fils de Mithridate, mais de différentes mères'.

XIPHARÈS,

ARBATE, confident de Mithridate, et gouverneur de la place de Nymphée.

PHÆDIME, confidente de Monime.

ARCAS, domestique de Mithridate.
GARDES.

La scène est à Nymphée, port de mer sur le Bosphore
Cimmérien, dans la Taurique Chersonèse3.

1. Xipharès, comme le dit Racine dans sa préface, avait pour mère Stratonice; la mère de Pharnace était une sœur de Mithridate, du nom de Laodice.

2. Dans toutes les éditions imprimées du vivant de Racine, on lit Phædime, avec un œ, contrairement à l'étymologie. C'est sans doute une faute des imprimeurs qui s'est perpétuée.

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3. Dans les éditions de 1673 et de 1676 on lit : « La scène est à Nymphée, port de mer dans le Bosphore Cimmérien, autrement dit la Taurique Chersonèse. » — Toutes les éditions imprimées du vivant de Racine ont la Taurique Chersonèse, et non, comme on dit aujourd'hui, la Chersonèse Taurique. La ville de Nymphée était située entre Panticapée et Théodosia. C'est à Panticapée que Dion Cassius (livre XXXVII, chapitre XII) place le dernier acte de la vie de Mithridate. Quant à Nymphée, Appien (Guerre de Mithridate, chapitre cvIII) compte cette place forte parmi celles qui firent défection, lorsque Mithridate vint chercher un refuge dans la Chersonèse.

MITHRIDATE,

TRAGÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

XIPHARÈS, ARBATE.

XIPHARES.

On nous faisoit, Arbate, un fidèle rapport :
Rome en effet triomphe, et Mithridate est mort.
Les Romains, vers l'Euphrate, ont attaqué mon père',
Et trompé dans la nuit sa prudence ordinaire.
Après un long combat, tout son camp dispersé
Dans la foule des morts, en fuyant, l'a laissé;
Et j'ai su qu'un soldat dans les mains de Pompée
Avec son diadème a remis son épée.

Ainsi ce roi, qui seul a durant quarante ans1

Lassé tout ce que Rome eut de chefs importants,
Et qui dans l'Orient balançant la fortune,

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1. Voyez Plutarque, Vie de Pompée, chapitre xxxII; Appien, Guerre de Mithridate, chapitre c; et Dion Cassius, livre XXXVI, chapitre XxxII.

2. Voyez Appien, Affaires de Syrie, chapitre XLVII, et Guerre de Mithridate, chapitre cxII. Florus, livre III, chapitre v, dit aussi que Mithridate résista pendant quarante ans aux Romains, Justin, livre XXXVII, chapitre 1, porte à quarante-six ans la durée de cette guerre, qu'une inscription citée par Pline, livre VII, chapitre xxvi, réduit à trente ans.

Vengeoit de tous les rois la querelle commune, Meurt, et laisse après lui, pour venger son trépas, • Deux fils infortunés qui ne s'accordent pas.

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ARBATE.

Vous, Seigneur! Quoi? l'ardeur de régner en sa place1 Rend déjà Xipharès ennemi de Pharnace?

XIPHARÈS.

Non, je ne prétends point, cher Arbate, à ce prix
D'un malheureux empire acheter le débris.
Je sais en lui des ans respecter l'avantage;

Et content des États marqués pour mon partage,
Je verrai sans regret tomber entre ses mains
Tout ce que lui promet l'amitié des Romains.

ARBATE.

L'amitié des Romains! Le fils de Mithridate,
Seigneur! Est-il bien vrai?

XIPHARES.

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N'en doute point, Arbate. Pharnace, dès longtemps tout Romain dans le cœur2, 25 Attend tout maintenant de Rome et du vainqueur.

Et moi, plus que jamais à mon père fidèle,

Je conserve aux Romains une haine immortelle

Cependant et ma haine et ses prétentions
Sont les moindres sujets de nos divisions.

ARBATE.

Et quel autre intérêt contre lui vous anime?
XIPHARÈS.

Je m'en vais t'étonner. Cette belle Monime,

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1. Var. Vous, Seigneur! Quoi? l'amour de régner en sa place. (1673-87) 2. Mithridate le dit aussi plus bas, vers 516-518. Cependant, jusqu'au moment de la grande trahison de Pharnace, rien sans doute n'avait pu la faire prévoir; car c'est lui, et non Xipharès, qui était, suivant Appien (chapitre cx), le fils chéri de Mithridate, celui à qui il destinait l'héritage de ses États. Nous ne faisons pas cette remarque pour reprocher à Racine de n'avoir pas servilement suivi l'histoire, mais pour constater la part d'invention du poëte dans Mithridate.

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