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en opposant Viret à Erasme et Luther à Farel, ce dernier l'interrompit en criant de sa voix tonnante: « Quand nous avez-vous vu batailler pour Erasme? Ces boucliers ne portons contre tels adversaires; il nous en faut un plus certain, et qui parle plus franchement sans varier. Avons-nous amené Luther pour nostre défense? Jésus-Christ est celuy qui est nostre maistre. Mais avez-vous lu le de missa abroganda de Luther, et comment il traite le canon, et ce qu'il a dit depuis, monstrant comment tous les prestres font idolastrer le peuple, faisant adorer le pain pour Dieu et pour le corps de Jésus-Christ? »

Farel se trompait ou trompait son auditoire; jamais Luther n'a reproché aux prêtres de faire adorer du pain pour Dieu, puisqu'il croyait lui-même à la présence réelle. Ce jour-là, les chanoines protestèrent de nouveau contre l'obligation qu'on leur imposait d'assister à la dispute, et le médecin Blancherose déclara que « les prestres estoyent bien six-vingts, qu'il faudra, si la disputation continue, qu'ils vendent robes et chaperons pour payer leurs hostes. » (1).

Comme on disputait sur l'Eucharistie, un des tenants catholiques montra que la croyance de l'Église sur ce sacrement n'avait jamais varié; qu'elle avait été transmise de Jésus-Christ aux apôtres, des apôtres aux Pères, aux évêques et à cette longue suite de pontifes qui, depuis saint Pierre jusqu'à Paul III, avaient occupé le siége de Rome. « Qui estes-vous donc ? s'écria Farel en colère, qui estes-vous donc? Ung adorant autre que Dieu. Pauvres idolastres, vous inclinant devant les imaiges mortes, qui n'ont ne vie ne sentiment, et soutenez la loy et ordonnance de la ribaude de

(1) Ruchat, t. VI, cité par Audiu.

Rome, du pape qui a séduit la terre et enyvré tous les princes du vin de sa paillardise. Vostre oublie, pour laquelle tant criez, si elle n'est consacrée d'un prestre en un lieu dédié. en un autel sacré, avec béguin et chemise sur la robe et une robe à deux bras, trouée et accoutrée, avec gobelet sacré, corporaux et autres choses requises, tout est perdu et gasté. » (1).

Comment qualifier un pareil langage? Erasme n'avait-il pas raison de dire qu'il n'avait jamais rien connu de plus virulent que ce nouvel Évangéliste? Sont-ce là les paroles que Farel demandait à l'inspiration de l'Esprit-Saint, lorsqu'avant l'ouverture de la dispute, il le priait de mettre sur ses lèvres la modération et la sagesse ?

Calvin prenant la parole à son tour, fit indirectement la leçon à son collégue, qui n'avait pas répondu aux tenants catholiques touchant le témoignage des pères de l'Église, qu'ils invoquaient à l'appui de leurs arguments, et que le fougueux prédicant paraissait ne pas avoir assez étudiés.

« Non, s'écria-t-il, je ne méprise point les anciens, ceux qui font semblant de les respecter ne les ont pas en si grand honneur que nous, et ne daignent employer le temps à lire leurs escripts, que nous employons volontiers. » Et revenant à la question de l'Eucharistie, il cita Tertullien, qui ne donne, dit-il, qu'un corps imaginaire à Jésus-Christ, et saint Augustin, lequel, d'après lui, dans son épître XXIII, ses homélies sur saint Jean, et dans sa lettre à Dardanus, enseigne le dogme de l'apparence. Or, voici ce que dit Tertullien dans son livre DE RESURRECTIONE: Caro corpore et sanguine Christi vesciuttur et anima saginetur. « La chair'se nourrit du

(1) Ruchat, t. VI, p. 70, cité par Audin.

corps et du sang du Christ pour que l'âme se nourrisse aussi de Dieu. » Voici également ce que dit textuellement saint Augustin dans son SERMO AD NEOPHYTOS: Hoc accipite in pane quod pependit in cruce; hoc accipite in calice quod manavit de latere Christi. « Recevez dans le pain ceci (le corps) qui a été crucifié ; recevez dans le calice ceci (ce sang) qui a coulé du flanc du Christ. » Et pourtant ces textes si clairs, Luther les regardait comme beaucoup moins évidents que les paroles de Jésus-Christ dans l'Évangile. (1)

Calvin essaya d'exposer ses idées sur la cène. Il parla << d'une substance qui nous nourrit et nous vivifie, d'un mystère qui surmonte la hautesse de nostre sens et tout ordre de nature. » Enfin, en voulant expliquer son système qui n'était ni la présence réelle de Luther, ni le signe de Zwingle, il embrouilla tellement la question que personne ne le comprit.

Pour égayer l'assemblée, que toutes ces obscures subtilités avaient ennuyée, Viret recommença ses sarcasmes, non plus contre les successeurs de saint Pierre, mais contre les simples prêtres, sans égard pour la pauvreté de ceux que les Bernois obligeaient d'assister à la dispute, et qui se voyaient sur le point de vendre, pour payer leurs hôtes, « leurs robes et leurs chaperons. » C'était à propos du culte des images. << Les prestres, dit ce prédicant, dont les lèvres, comme » nous l'avons vu, ne distillaient pas toujours le miel, mais >> trop souvent le fiel et le vinaigre, les prestres, au lieu » d'enseigner à leurs peuples la parole de Dieu, mettent des >> prescheurs de bois et de pierre, c'est assavoir des images; » cependant ils dorment, font grande chère et sont sans

(1) Audin, HIST. DE CALVIN.

» soucy, et les imaiges sont leurs vicaires et ouvriers, qui font » bien la besongne de leurs maistres, et si ne coustent rien » à nourrir, et le povre peuple est abesti et baise les boys et » les pierres'; et les biens qui dussent estre distribuez aux » povres, qui sont les vrayes imaiges de Dieu, sont perdus et » mauvaisement despendus à vestir les pierres et boys. »

La question sur le jeûne et l'abstinence étant ensuite agitée, Farel s'écrie à son tour: « Et vous tous en pouvez >> estre tesmoins, si plus estes pressez d'incontinence après » avoir mangé un peu de lard en la vigne, ou en la taverne » des poissons bien espicez. Afin que je ne parle pas de gros » et gras ventres et mentons à gros rebras, comment sont-ils >> continens quand ils sont bien farcis de poissons? A quoi » il faut ajouter que ceste loy a esté faite par les papes pour » couvrir leur gourmandise; car la ville de Rome, pleine » de gourmandise, singulièrement cherche ses délices ès » poissons.

» Il ne suffit pas qu'un povre laboureur ait porté ses géli»nes à saint Loup, baillé les œufs à ses enfans pour s'aller » confesser, le fromage aux questans, linge et laine au Saint>> Esprit, le jambon à saint Anthoine, comme les questeurs » et les porteurs de rogatons donnent à entendre, donne » davantage blé, vin et toutes choses à tous les mangeurs du » pape qui t'ont rongé. Quand un peu de lait te sera de» mouré, la cruauté des siens, qui tout t'a osté et prins, et >> rien ne t'a donné, ne permet pas que tu en mettes au » pot avec des pois, que tu en cuises sans huile; mais faut » que tu manges tes pois avec du sel et de l'eau, sans autre » chose. »> (1).

(1) Ruchat, t. VI, p. 226. ACTES DE LA DISPUTE DE LAUSANNE, cité par Audin.

La dispute finie, Farel prononça le discours de clôture, et l'avoyer de Watteville congédia l'assemblée, en lui enjoignant d'attendre avec soumission les ordres des seigneurs de Berne. Et comme les paysans, malgré les provocations du fougueux Dauphinois, tenaient encore à l'ancien culte, le bailli de Lausanne, suivi des ses archers, parcourut la campagne, poursuivant les prêtres qui disaient encore la messe, renversant les autels, abattant les croix, brûlant les images. Enfin, quand tous les signes de la religion catholique eurent disparu, que le fouet, la prison et la faim eurent mis prêtres et moines en fuite, et forcé les paysans à entendre prêcher les ministres du nouvel Évangile, on proclama que les Lausannois s'étaient convertis à la Réforme.

Après la dispute, Viret fit sa résidence à Lausanne, dont il fut nommé ministre ; quant à ses deux collègues Farel et Calvin, ils s'en retournèrent à Genève. La ville, dit Rozet, commençait à être infectée d'anabaptistes, et la doctrine de Munzer comptait des partisans même dans le conseil. Au mois de mars 1537, deux étrangers venant d'Allemagne, s'arrêtèrent à Genève, et y prêchèrent une religion qui différait sur plusieurs points de celle que les autres prédicants avaient enseignée. Les nouveaux apôtres étaient les anabaptistes Hermann de Leyde et André Benoît, natif, comme son compagnon, du pays de Flandre. Ils se présentèrent devant le conseil, et produisirent les articles qu'ils étaient prêts à soutenir dans une dispute contre les ministres. Le conseil ne trouvait pas à propos que cette dispute se fit en public, et désirait qu'elle eût lieu devant les Deux-Cents; mais Farel ayant insisté pour qu'on disputât publiquement, les magistrats y consentirent. On choisit le couvent de Rive. La dispute entre les deux étrangers et les ministres fut des plus vives et dura même plusieurs jours. Les registres publics n'en mentionnent point les articles; ils portent seule

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