Page images
PDF
EPUB

Nous ne parlerons pas aujourd'hui des hérésies qui ont attaqué ce dogme, cette exposition demanderait des explications qui ne trouveraient pas aisément place ici. Nous passerons tout de suite aux conceptions qui ont pour objet l'explication du dogme1.

La première idée qui se présente à nous est sans doute l'importance philosophique du dogme dont il s'agit. Car toutes les questions fondamentales relatives à l'humanité changent évidemment de face, selon qu'on l'admet ou qu'on le rejette, selon que l'on suppose l'homme dans son état normal ou dans un état anormal. En effet, n'est-il pas évident que les rapports de notre organisation avec les moyens de l'entretenir, de la conserver, de la réparer ou de la développer, doivent changer selon que l'organisation est dans un état de santé ou de maladie, puisque les aliments propres à une personne qui se porte bien lui sont nuisibles lorsqu'elle se porte mal. Or, tous les moralistes s'accordent à dire que le régime des âmes est en cela tout à fait semblable au régime du corps; qu'il ne faut point à un homme qui sort d'une vie déréglée, le régime de celui qui a tenu toute sa vie une bonne conduite. Il en est de même pour la nature humaine en général; car ses rapports avec Dieu, avec le monde et avec ses semblables, et, par conséquent aussi, son éducation, ont dû nécessairement être, dans l'état parfait où l'homme fut primitivement créé, différents de ceux qu'il a à présent. Donc, il est d'une très-haute importance philosophique d'éclairer cette question.

Tout philosophe, en abordant cette question, doit commencer par rechercher s'il n'y a pas des faits, des souvenirs, des traditions, des indications précieuses, etc., qui la résolvent plus ou moins. Or, la vérité dogmatique du fait de la chute primitive de l'homme est attestée d'abord par la Révélation, comme nous l'avons déjà dit; ensuite d'autres indications ont été recherchées et saisies par les philosophes chrétiens.

Eusèbe, par exemple, a recueilli les souvenirs des nations (dans les historiens, les poètes, les philosophes) relatifs au dogme chrétien de la dégradation originelle.

1 Il n'en est rien : les conceptions ne viennent que dans la conférence súivante. (Note du rédacteur du Cours.)

Saint Augustin aussi a recherché des souvenirs et des traces de cette dégradation, non-seulement, comme Eusèbe, dans les traditions des peuples, mais dans l'étude de la nature humaine. Certains faits physiologiques, psychologiques et moraux, l'ont conduit à la certitude philosophique de cette grande catastrophe. Saint Augustin est, de tous les Pères de l'Eglise, celui qui s'est le plus occupé de ce dogme, parce qu'il eut à combattre l'hérésie Pélasgienne qui niait la chute de l'homme et la grâce. Il lui opposa d'abord le dogme chrétien, puis il montra que cette vérité avait été entrevue par des hommes privés des lumières de la Foi. Il cite Cicéron vers la fin du Dialogue ad Hortensium, où cet orateur expose les diverses manières dont on peut expliquer le malheur de notre existence, la chute d'une vie antérieure, la transmigration, la métempsycose, etc., sans en admettre aucune, et conclut par la certitude du fait de cette dégradation originelle. Saint Augustin aurait pu ajouter à Cicéron, Platon, qui nous parle des penchants vicieux transmis par voie de génération et qui remontent au premier homme; Porphyre qui dit que notre nature est composée d'éléments si contraires qu'il est impossible de la conserver longtemps sans tache (l'étincelle divine qui nous anime).

Au Moyen-Age, les théologiens ont considéré ce fait sous deux points de vue, historique et philosophique, mais ils ont insisté plus particulièrement sur le second, parce qu'ils manquaient des monuments historiques nécessaires au premier, et ils se sont à peu près arrêtés au point de vue physiologique et psychologique de saint Augustin.

Dans les temps modernes, Pascal s'est renfermé dans le point de vue philosophique. D'autres ont poursuivi l'œuvre commencée par Eusèbe: tel Faber, dans ses Hora mosaicæ. Cet ouvrage est d'autant plus important que le rapprochement de toutes les traditions avec le récit de la Bible sur les faits principaux de la Genèse et du Pentateuque y est fait avec une sage critique. Huet n'a pas apporté la même réserve. Il a outré les choses et rapporté à l'Ecriture sainte l'histoire ou la théologie de toutes les nations. La Mennais, dans les 3o et

1 Pensées sur l'homme, 2e partie, art. 5, p. 86; Moralistes.

bre de preuves.

4 volumes de son Essai, en a rassemblé le plus grand nomNous nous en tiendrons là pour les traditions et souvenirs du genre humain touchant la chute originelle. On trouvera dans les auteurs cités les monuments de ces traditions recueillies et rapprochées des traditions chrétiennes.

Cette comparaison produit deux résultats :

1o La mémoire de ce fait s'est conservée dans les plus anciens livres du monde, dans les plus vieux monuments du genre humain. Cela n'est pas étonnant; car s'il s'est opéré dans l'homme primitif un tel changement, la mémoire de ce changement a dû se conserver longtemps. La Bible nous dit qu'aussitôt après le Déluge la terre n'avait qu'une seule langue, labii unius, c'est-à-dire qu'une seule croyance, comme l'expliquent les commentateurs, au moins quant au fond. Après la dispersion des hommes, certaines croyances, certains, faits durent assez promptement être consignés dans des monuments et fixés par l'écriture. Aussi les plus anciens monuments des croyances et des traditions religieuses remontent-elles à des temps assez voisins du Déluge. Le fait qui nous occupe fut vraisemblablement de ce nombre. La connaissance de ce fait a pu s'affaiblir plus ou moins dans l'esprit des masses, ou chez tel ou tel peuple particulier, mais malgré cet affaiblissement ou cette altération partielle le fond est demeuré croyance universelle. Les Corporations sacerdotales chargées du dépôt de la tradition conservaient un souvenir plus explicite de ces premières croyances dont la masse ne gardait que les monuments extérieurs et l'expression sensible dans les purifications, lustrations, expiations, etc., appliqué aux enfants comme aux adultes. Nous citerons comme attestant directement le fait de la chute primitive de l'homme le 2e Avesta, - Confucius,Lao-tseu et d'autres traditions chinoises... Toutes les anciennes cosmogonies qui ont conservé sous une forme ou sous une autre la mémoire de ce fait, celles des Tartares septentrionaux, l'âge d'or des poètes, etc., etc.

Ces traditions nous offrent, sinon la mémoire distincte et nette dn fait en question, au moins des débris précieux de souvenirs. (Note du rédacteur.)

2o Cette tradition ancienne, constante et universelle conduit à un second résultat, c'est que, en faisant même abstraction de l'autorité irréfragable de la Révélation, il est impossible que cette croyance si anciennne, si constante, si universelle, se fut établie et conservée parmi les hommes si elle ne renfermait pas au moins un fond de vérité. Il n'en est pas de cette tradition comme de celle du Déluge. Quant à celle-ci, il est arrivé que quelques peuples ont confondu quelques cataclysmes particuliers avec le Déluge universel, dont cependant ils avaient le souvenir; ce qui a donné lieu à quelques erreurs à ce sujet.

Quant au péché originel, nous retrouvons aussi deux sortes de traditions, les unes sont relatives à un état sauvage dont parlent Horace, les Grecs, le Chou-king, les Perses même. Mais chez ces mêmes peuples on trouve le souvenir vivace d'un autre état bien supérieur non-seulement à l'état sauvage et à tout ce que l'on désigne sous le nom de civilisation et antérieur à tout autre état. La première de ces traditions se rapporte à l'origine particulière d'un peuple ou de sa civilisation; la seconde à l'origine du genre humain1.

Enfin ce qui confirme encore le poids et la valeur de ces souvenirs du genre humain, c'est l'observation suivante. Supposez pour un instant la fausseté du Dogme catholique sur le bonheur primitif de l'homme et sur sa chute, voici ce qui a dû nécessairement arriver d'après l'opinion des philosophes qui nient ce dogme. L'homme sorti des mains de son Créateur, moins parfait que l'homme, mais plus parfait que la brute, ou plutôt plus perfectible, aurait inventé lui-même le langage, créé son intelligence et serait sorti de cet état d'imperfection par ses propres forces et en vertu de la loi de son progrès, pour tendre à la perfection 2. Mais pour que l'homme se pro

Voir sur tout cet alinéa les conférences de M. Gerbet sur la Philosophie de l'histoire, et le Cours d'introduction à l'étude des vérités chrétiennes, leçon 1re.

[ocr errors]

Mais cela est impossible (voir M. de Bonald, etc.). Ensuite, et c'est surtout ce que nous voulons faire remarquer, si tel a été le début du genre humain, ses idées de progrès, de bonheur, résultat de l'expérience, n'ont jamais pu se rapporter à un passé misérable, l'expérience, attestant au contraire que le bien-être ne s'est fait sentir et n'a augmenté pour l'homme qu'à mesure qu'il s'est éloigné de son

[ocr errors]

posât un tel but, il fallait bien, pour y tendre, qu'il eut conservé le souvenir d'un état antérieur plus parfait; ou bien, l'ayant totalement oublié, c'était un état futur de perfection qu'il devait se proposer, et non pas un état passé comme il se l'est toujours figuré. Ainsi encore, sous ce rapport, l'opinion philosophique opposée au dogme catholique, apparaît comme tout à fait invraisemblable. Mais non-seulement l'examen des traditions du genre humain sur le Péché originel sert à cons. tater l'accord de ces traditions avec les dogmes chrétiens, mais il sert encore à nous faire éclater la supériorité du récit de Moïse sur ces traditions mêmes. En effet, comparant ces Traditions et la Bible sur le point qui nous occupe nous remarquerons :

1° Sous le point de vue de la réalité, la Bible nous dit que l'homme était, par l'intermédiaire du Verbe, en communication de puissance, d'intelligence et d'amour avec Dieu, exempt du penchant au mal ou de la concupiscence; exempt de la crainte, de la tristesse, du remords, etc., en un mot, de toutes les souffrances de l'âme. Elle nous le représente aussi heureux quant au corps, par l'exemption des peines corporelles et de la mort, par d'autres rapports avec la nature où il ne rencontrait pas des forces nuisibles ou destructives pour son organisation, mais obéissantes et soumises; en un mot, heureux dans tout son être.

La plupart des traditions des anciens peuples parlent aussi du bonheur primitif de l'homme au moral comme au physique; sous ce rapport elles ne diffèrent pas essentiellement de la Bible. Mais il y a une grande différence dans les signes qu'elles donnent de ce bonheur, signes qui ne sont point absolus, universels, constants, comme ceux qu'indique la Bible; mais plutôt particuliers et relatifs au caractère de chaque peuple; d'après les uns, une paix profonde régnait parmi les hommes. Nulle dispute, nulle guerre : c'est le trait principal sous lequel elles nous représentent l'état de justice et d'innocence, ou le bonheur moral de l'homme primitif.

état originel, portait nécessairement les hommes à placer le bonheur non dans l'avenir, mais dans le passé.

« PreviousContinue »