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de Genève. Ainsi, pendant toute l'année 1538, les ennemis des anciens ministres avaient continué de triompher; mais en 1539, la faction des Artichauds perdit la faveur populaire. L'appui de Berne la rendit suspecte de s'entendre avec les seigneurs de ce Canton pour confisquer à leur profit les libertés de la ville. Ce fut sous cette impression que, le 15 novembre 1539, le conseil général rendit un édit contenant les articles suivants : 1° Que ceux qui parleraient de changer de maître et de gouvernement auraient la tête tranchée; 2o Qu'aucun citoyen, bourgeois ou habitant ne devrait jamais rechercher la protection d'aucun état étranger pour intenter quelque procès, ou à la communauté, ou aux particuliers, sous peine de perte de corps et de biens; 3° Qu'il ne serait permis à aucun citoyen de la ville de poursuivre un autre citoyen, bourgeois ou habitant devant un tribunal étranger; mais que tous seraient obligés de porter leurs plaintes et de former leurs demandes dans la ville, sous peine de la perte de leur bourgeoisie, du bannissement et de la confiscation des biens qu'ils auraient dans Genève. Dans une autre séance du conseil général, on condamna par contumace trois députés qui avaient concédé à la ville de Berne le prieuré de Saint-Victor, dans un traité dont plusieurs articles tendaient à l'oppression de Genève. Parmi ces trois députés, deux étaient syndics en 1538, et avaient contribué à faire chasser Farel et Calvin.

Le peuple était donc fort indisposé, en 1539, contre les ennemis des anciens ministres ; et il regrettait d'autant plus l'absence de ces derniers, que leurs successeurs n'ayant ni leur science, ni leur dignité, ni leurs mœurs, étaient tombés dans le mépris. Tel était l'état des esprits, lorsque le messager de Sadolet arriva dans la ville. Grand fut l'embarras du conseil appelé à délibérer sur la réponse qu'on devait faire au prélat, car on n'avait sous la main aucun homme capable

de s'en acquitter dignement (4). On se contenta de lui écrire une lettre fort honnête, mais sans entrer dans aucun détail des articles contenus dans la sienne. On fit espérer au cardinal qu'on lui répondrait plus amplement dans la suite, et l'on envoya sa lettre à Calvin qui, comme nous l'avons dit, habitait alors Strasbourg, en le priant de se charger de ce soin. .

Contre le sentiment de Bèze, nous ne pensons pas que la lettre de Sadolet, s'il l'avait écrite en français, eût pu faire beaucoup de mal aux partisans des nouveaux dogmes (2). Sans doute, la foi des catholiques en eût été raffermie; mais les véritables catholiques étaient alors fort rares dans Genève, et il y avait, en dehors de toute idée purement religieuse, tant de motifs d'intérêt politique et matériel pour détourner de l'Église romaine ceux qui s'en étaient depuis longtemps séparés, qu'une conversion en masse n'était rien moins

(1) Illis tùm nemo erat Geneva qui responsum opponeret : adeo ut nisi peregrino sermone scriptæ fuissent, magnum civitati in eorum statu damnum daturæ fuisse videantur. Besa. CALVINI VIT.

(2) Cependant cette belle épitre latine produisit un certain effet, puisque le lendemain du jour où elle fut remise, plusieurs citoyens se présentèrent devant le conseil, a demandant qu'on abolit les articles qu'on leur avait fait jurer dans le temple de St-Pierre, et prétendirent qu'ils étaient opposés à leurs libertés. » (Ruch. V, 116. Roset. liv. IV, ch. 28. cité par Magnin.) Mais le conseil fut sourd à leurs justes réclamations.

C'était par les sollicitations de Pierre de la Baume, que Sadolet avait écrit aux Génevois pour les ramener à la foi de leurs pères. Après cette dernière tentative, que le malheureux évêque de Genève vit échouer, comme toutes ses anciennes démarches, il se rendit à Rome où le pape Paul III le comprit le 12 décembre (1539) dans une promotion de douze cardinaux. Dès l'an 1526, il était coadjuteur de l'archevêque de Besançon, Antoine de Vergy, auquel il succéda le 12 janvier 1542, et l'évêché de Genève passa à Louis de Rye, d'une illustre famille de Savoie, alors établie en Franche-Comté. Pierre de la Baume avait commencé la visite de son nouveau diocèse, lorsque le 4 mai 1544, il fut enlevé par une fièvre aigüe dans son prieuré d'Arbois.

qu'un miracle. Toutefois, si le peuple de Genève avait compris, comme les quelques membres du conseil qui savaient le latin, ce qu'il y avait dans cette lettre d'onction apostolique, d'affectueuse sollicitude et d'indulgente bonté, il n'eût pas manqué d'en être touché et d'en témoigner au prélat sa reconnaissance.

Calvin fut enchanté d'être chargé par ses amis du conseil de répondre à la lettre de Sadolet, car il ne négligeait aucune occasion de renouer les liens qui l'attachaient à son ancienne église, avec laquelle, disait-il, Dieu l'avait conjoint, et dont il ne pouvait distraire son esprit. » Mais au lieu d'être le fidèle interprête des sentiments des Génevois, il regarda comme une provocation personnelle la lettre du prélat romain, et il s'appliqua surtout à justifier ses opinions et sa conduite. Il répondit en son nom, et au nom de Farel et de Viret, dont il se fit le défenseur pour l'avoir précédé à Genève dans l'œuvre de la Réforme. Il écrivit sa lettre en latin, et la traduisit plus tard en français, ainsi que celle de Sadolet, comme il avait coutume de le faire pour ses livres de controverse.

Sous le rapport du style, la lettre latine du réformateur n'est pas indigne de celle du cardinal. On y reconnaît l'humaniste qui s'est nourri de la substance des anciens, qui a traduit Sénèque et qui se délecte dans la lecture de Cicéron. C'est un habile rhéteur qui connaît toutes les ressources de l'art oratoire; il a été même assez heureux pour faire passer en grande partie dans sa traduction les beautés littéraires qu'on trouve dans le texte latin. Sa phrase française est abondante; elle a de la clarté, de la netteté, et nonobstant un grand nombre de locutions vieillies, ou depuis longtemps hors d'usage, elle rend sans ambages la pensée de l'écrivain et la grave profondément dans l'esprit du lecteur. Elle semble même parfois toute moderne, et parfois son parfum de

vieux langage est vraiment un charme de plus. Qu'on en retranche certains latinismes et quelques crudités qui la déparent, et l'on verra que nos grands auteurs du XVIIe siècle n'ont peut-être pas mieux écrit. Aussi, dit-on que Bossuet regardait Calvin comme un des créateurs de notre langue. C'est une chose merveilleuse avec quelle facilité il trouve toujours le mot propre. En voyant sa prestesse à manier l'argument, on reconnaît le dialecticien formé à l'école d'Aristote, le logicien pointilleux pour qui le philosophe de Stagyre avait plus d'attrait que Platon. Son style se ressent de cette préférence; il est souvent sec et aride. Si ses raisonnements sont serrés, ils étreignent souvent sans convaincre, et l'esprit se révolte contre cette logique impitoyable qui veut toujours l'enchaîner.

On ne sent pas dans la prose de Calvin, comme dans celle de Sadolet, ces suaves arômes de poésie qui embaument l'âme et l'attirent à l'opinion de l'auteur, charmée de se soumettre à des arguments qu'elle n'a pas la force de combattre. Calvin n'est pas né poète comme le chantre du Laocoon et de Curtius. On ne connaît rien de plus pitoyablement prosaïque que les vers latins qu'il composa à l'occasion de la diète de Spire, tandis que les deux poèmes de Sadolet renferment des beautés que pourrait avouer Virgile. Mais si le style du réformateur n'a ni la poésie, ni la grâce, ni l'harmonieuse douceur de celui du prélat romain, il a plus de force, de concision et d'énergie. (1)

Calvin se vante beaucoup trop, dans sa lettre, de sa franchise et de sa rondeur de paroles, ce qui ne prouve nullement sa véracité; mais il accuse Sadolet d'en manquer, ce qui est une souveraine injustice. Il est si assuré d'avoir rai

(1) La lettre de Calvin, traduite par lui en français, est aux pièce. justificatives.

son de son adversaire, qu'il se pavane d'avance, et que, dans son outrecuidance, il ose chanter victoire avant d'avoir combattu. Toutefois, c'est une justice à lui rendre, il montre, dans son exorde, les égards qu'il doit à l'homme célèbre qu'il attaquera violemment dans la suite de son discours. Ce n'était pas dans ses habitudes de faire l'éloge de ses adversaires; aussi faut-il le croire sur parole, quand il dit de Sadolet que, par son « excellente doctrine et grâce merveilleuse en parler, il a mérité, et à bon droit, qu'entre les gens savants il soit tenu en grande vénération et estime; >>> quand il s'excuse de « dresser sa plume contre celui qui d'eux, et non à tort, pour ses grandes vertus est estimé digne d'amour, louange et estimation. >>

Après avoir soutenu que c'est par l'inspiration divine qu'il a travaillé au maintien de la Réforme établie à Genève par Farel et Viret, en y remplissant d'abord l'office de lecteur en théologie et ensuite celui de pasteur; qu'il doit, par conséquent, conserver son affection à l'église génevoise, quoiqu'il n'ait plus aucune part à son admistration, Calvin jette le masque, il arrache, de sa propre main, le voile de modestie dont il avait un moment couvert son orgueil; il se donne à lui-même un flagrant démenti, et prouve que toutes ses protestations en faveur des vertus de Sadolet, des services qu'il a rendus aux lettres, de la vénération dont l'entourent les savants, sont moins un acte de justice de sa part, qu'une vaine précaution oratoire; puis qu'il dit crûment au prélat que, «< dans ce débat, il montrera qu'il lui est supérieur non-seulement en bonne et juste cause, en droite conscience, en pureté de cœur, en rondeur de paroles et en bonne foi; mais aussi un peu plus constant à garder une certaine modestie, douceur et lénité. » Bientôt, son amour du dénigrement l'emporte outre mesure; il n'a pas honte de calomnier l'âme la plus candide, la plus loyale qui fût au monde; il ose accuser d'astuce et de mensonge un noble

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