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bourgeois ni citoyens, exclure les ministres du conseil général. De son côté, le théocrate se vengeait en chaire des succès de ses ennemis. Il désignait même par leurs noms les citoyens qui, pendant l'année, ne s'étaient pas approchés de la table eucharistique. C'était les vouer aux malédictions des prédicants et à l'excommunication du consistoire. Malheureusement pour les Libertins, le droit d'excommunication. qu'ils avaient fait rendre au conseil après une lutte de plusieurs années, le conseil finit par le perdre dans une lutte nouvelle, et le consistoire en redevint possesseur. Cette nouvelle lutte entre le théocrate et les Libertins mérite d'être racontée.

Un des chefs de ces patriotes que le réformateur poursuivait surtout de sa haine, c'était Philibert Berthelier, fils du grand citoyen qui mourut en 1518 pour la liberté de Genève. Berthelier avait fait un voyage à Noyon, où, pendant un séjour de plusieurs semaines, il avait appris, s'il faut en croire Bolsec, d'étranges mystères sur l'immoralité des premières années de Calvin. Cité devant le consistoire, sous l'inculpation d'avoir assisté à des repas libertins, fait des visites nocturnes et tenu des propos infâmes, il se défendit courageusement et ne se fit pas faute de dire à ses juges tout ce qu'il savait de leurs mœurs scandaleuses. Le consistoire lui interdit la cène. Philibert courut aussitôt plaider sa cause devant le conseil, qui donna tort au consistoire et permit au patriote de communier.

A la nouvelle de cette sentence, Calvin menaça de quitter la ville, et dit qu'il aimerait mieux mourir que de laisser profaner la cène. Mais le conseil persista dans sa décision. Le dimanche suivant (1), l'église de Saint-Pierre était pleine de monde; les pasteurs étaient à leur poste, et les Libertins,

(1) Décembre 1553.

qui avaient manifesté publiquement leur résolution de prendre part à la cène, en attendaient la distribution. Calvin monte en chaire et, pendant une demi-heure, il tonne contre les profanateurs de l'Eucharistie. Le sermon fini, il descend et s'avance vers la table, découvre les symboles céniques, et tendant vers le peuple ses bras amaigris : « Coupez ces bras, dit-il, broyez ces membres, arrachez-moi ce souffle de vie, mais nul de vous ne pourra me forcer de jeter les choses saintes aux chiens ! » (1).

Le réformateur connaissait le peuple; il savait que ces sortes de représentations théâtrales ne manquent jamais leur effet. L'émotion du théocrate se communique aux assistants, qui se figurent que Dieu est engagé dans cette querelle tout humaine. On laisse passer les Libertins, que l'audace de Calvin a déconcertés, et qui se hâtent de sortir du temple. Pourtant ils ne se tinrent pas pour battus; ils reprirent bientôt courage, et voulurent de nouveau enlever au consistoire le droit d'excommunication. Leur cause était populaire, et ils la défendirent si bien que le conseil décida que ce droit appartiendrait à lui seul. Alors le théocrate eut recours à l'expédient qui lui avait toujours réussi. Les ministres envoient leur démission et font leurs préparatifs de départ. Le conseil effrayé se hâte de mander Calvin, confesse ses torts, avec toutes les marques d'un sincère repentir. Le réformateur, de son côté, se montre bon prince, l'on s'embrasse et l'on jure sur l'Évangile d'oublier le passé et de sacrifier toute haine à l'intérêt de la religion.

Cette lâcheté du conseil n'étonnera personne, si l'on réfléchit que le gouvernement de Genève, tel qu'il a été organisé par Calvin, repose tout entier sur sa tête. Sans

(1) CALVIN A GENÈVE, p. 111-112, cité par Audin.

Calvin, ce gouvernement ne peut fonctionner, et Genève tombe dans l'anarchie. D'un autre côté, il ne faut pas perdre de vue que l'intrusion dans le conseil des réfugiés français en a tellement altéré l'esprit, qu'il n'est plus le représentant de la nationalité génevoise. On comprend donc qu'il s'attache et s'identifie de plus en plus à la personnalité de Calvin ; qu'il soit soumis à sa volonté, qu'il suive ses inspirations, car le réformateur est devenu sa seule force gouvernementale.

Ce qui rendait Calvin si redoutable à ses ennemis, c'était le double pouvoir qu'il tirait de son génie et de son caractère sacerdotal. Le peuple avait fini par le croire sur parole, et par considérer les patriotes, tels que les Perrin, les Favre, les Vandel, les Sept, les Berthelier, comme des chrétiens déchus et des ennemis de Dieu. Ami Perrin passait pour un adultère; Fabre, pour un suborneur de servantes, et Berthelier, pour un habitué des lieux de débauche. Quand ils tentaient de réveiller dans le cœur du peuple son amour pour la liberté, l'hiérophante montait en chaire et les montrait couverts de souillures. Non content de flétrir leurs mœurs, il déshonorait leurs femmes; il n'avait pas honte de traiter de prostituées, de filles d'enfer, d'effrontées adultères celles qu'il aurait dû le plus respecter, celles qui étaient alliées à des conseillers, à des syndics, et dont les familles appartenaient à l'élite de la société génevoise.

Nous avons dit que Philibert Berthelier était un des chefs des Libertins que le réformateur poursuivait surtout de sa haine; qu'il avait fait un voyage à Noyon, où il avait appris que les mœurs du théocrate n'avaient pas été toujours sans reproche. On raconte que les registres de la ville lui ayant été communiqués, il y avait lu que Calvin, dans sa jeunesse, avait été condamné au feu pour crime de sodomie, mais que par grâce singulière de l'évêque et des magistrats, en consi

dération de sa famille, la peine avait été commuée en une marque sur le dos, en une fleur de lys imprimée avec un fer rouge. Quelques auteurs ont parlé, du vivant même de Calvin, de cette flétrissure, et Bolsec, dit avoir vu de ses yeux << és mains de Berthelier, l'attestation du fait écrite par un notaire juré.» (1). D'autres historiens prétendent qu'on a confondu le réformateur Jean Calvin ou Cauvin avec un autre Jean Cauvin, son neveu, chapelain de la cathédrale de Noyon, lequel, « comme on le marque dans les registres du chapitre, ne s'étant pas corrigé, après quelque châtiment qu'il avait reçu pour son incontinence, fut privé de son bénéfice longtemps après que Calvin eut quitté la France. » (2). Quoiqu'il en soit de la vérité ou de la fausseté de cette accusation, le patriote génevois ne paraît pas moins avoir été suffisamment renseigné pour médire de Calvin, et s'attirer, par conséquent, sa haine implacable.

Berthelier avait formé le projet avec Ami Perrin, Hudriod Dumolard, Balthazar, Michel Sept, Claude de Genève et Pierre Verna, d'assembler le conseil général, sans convocation, à l'insu des syndics et des conseils inférieurs; d'y proposer d'enlever l'excommunication au consistoire, et de le remettre au pouvoir civil. Ce n'était pas violer la constitution, car la commune avait fait autrefois cet appel au conseil

(1) Bolsec HIST. DE CALVIN, p. 16.

On peut voir sur cette accusation de Bolsec une savante dissertation de M. Magnin dans les pièces justificatives de son histoire de l'ÉTABLISSEMENT DE LÀ RÉFORME A GENÈVE. Ce n'est pas seulement à Noyon que des contemporains de Calvin l'ont accusé d'avoir montré des mœurs dépravécs. - « On dit, raconte Florimond de Rémond et plusieurs l'ont écrit, que le principal du college de Boncourt accusa Calvin du grand et vilain crime, et sur la plainte que de jeunes enfants lui firent, il y eut sentence par contumace donnée contre lui. Voyez Conrad Sclusembergius, CALV. THÉOLOG. Liv, II, fol. 78. Florimond de Remond, P. 883.

(2) Maimbourg. HIST. DU CALVINISME, p. 312. CHAPITRE DE NOTRE-DAME-DE-NOYON.

Levasseur, ANNALES DU

général dans ses luttes avec le duc de Savoie. Les conjurés s'étaient liés par un serment religieux, conçu en ces termes : << Nous promettons à Dieu de maintenir sa parole et la ville de Genève envers et contre tous et vivre et mourir pour telle querelle.» (1). Ils avaient aussi résolu d'enlever au conseil ordinaire l'octroi du titre de bourgeoisie, ou du moins de l'obliger à restreindre ce privilége, dont il avait abusé. En conséquence, Dumolard, lieutenant de la justice inférieure, l'un des conjurés, fut chargé de se présenter avec ses assesseurs devant le conseil ordinaire, pour dire que le peuple était mécontent qu'on reçût un aussi grand nombre de bourgeois; que trouvant ce mécontentement fondé, ils étaient venus le prier d'assembler les Deux-Cents pour les faire délibérer sur cette question: S'il était du bien de l'État de recevoir davantage de bourgeois.

Le conseil répondit à Dumolard qu'il rejetait sa demande, et qu'il continuerait à user de son droit, comme par le passé, pour le bien de la république. Dumolard, s'étant concerté avec ceux de son parti, revint le lendemain au conseil, accompagné de ses assesseurs et d'un grand nombre de citoyens, au nom desquels il renouvela sa demande. Elle fut énergiquement appuyée par Ami Perrin et Vandel; mais le conseil la rejeta comme le jour précédent, avec injonction à Dumolard et à ceux qui l'accompagnaient de se retirer, chacun chez soi, et de ne point troubler par des attroupements la tranquillité publique. Au lieu d'aller à leurs maisons, «< ils s'en retournèrent grondant, dit Bonnivard, dans leurs assemblées tavernières.» (2). Il est fort probable que

(1) Fazzy, cité par Audin.

(2) Spon, HIST. de Genève, t. II, p. 74. Notes.

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