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de l'Espagnol, en 1553, fut tiré à 800 exemplaires. Servet en adressa un ballot au nom de Michel de Villeneuve, docteur médecin, à Jean Freslon, libraire, rue Mercière à Lyon, lequel devait l'expédier à Francfort-sur-Mein. Freslon, curieux, ouvrit le ballot, et en tira quelques exemplaires, qu'il se hâta d'envoyer à son ami Calvin. Cette indiscrétion du libraire fut fatale à Servet. De quels transports de colère dut être saisi l'orgueilleux réformateur, en lisant le livre du médecin espagnol, qui est la réfutation la plus colorée de son Institution chrétienne? Servet mêle l'ironie et le sarcasme à son argumentation, qu'il termine par cette phrase méprisante à l'adresse de son adversaire : « Oui, dans Caïn et les géants tous pleins du souffle divin restait une liberté puissante, capable de maîtriser le péché. Ergo, elle est dans toi, à moins que tu ne sois une pierre ou un tronc, nisi sis tu saxum et truncus.» (1).

Calvin avait soif de vengeance; il ne pouvait digérer cette dernière phrase insultante: Nisi sis tu saxum et truncus. Et d'abord, s'il faut en croire Bolsec, qui assure avoir vu sa lettre, il écrivit au cardinal de Tournon, archevêque de Lyon, pour lui dénoncer l'hérétique, « dont ledit cardinal se prit fort à rire, disant qu'un hérétique accusait l'autre. »(2). Un moyen plus sûr, quoique plus détourné, d'atteindre son but, était sous sa main, il n'eut garde de le négliger. Il y avait à Genève un réfugié du nom de Tries, qui, ayant fait de mauvaises affaires à Lyon, s'en était éloigné par crainte de la justice consulaire. Tries, s'étant donné pour un évangéliste qui fuyait la persécution, avait obtenu quelque secours

(1) CHRISTIAN. RESTIT., p, 638, cité par Audin. (2) Bolsec, HIST. DE CALVIN, p. 11.

de Calvin. Il était en correspondance avec un sien cousin, marchand à Lyon, catholique zélé, qui voulait à tout prix ramener au bercail la brebis égarée. Tries communiquait au réformateur les lettres d'Antoine Arneys, c'était le nom de son cousin, et.. Calvin dictait les réponses. C'est de Tries qu'il se servit pour en faire le dénonciateur de Servet. La lettre suivante écrite par ce réfugié, est tout entière de Calvin, qui ne s'est pas même donné la peine de déguiser son style :

<< Monsieur mon cousin, je vous mercie bien fort de tant. » de belles remontrances qu'avez faites, et ne doubte point » que vous n'y procédiez de bonne amitié, quand vous » taschez à me réduire au lieu dont je suis party. D'autant » que je ne suis homme versé aux lettres comme vous, je » me déporte de satisfaire aux points et articles que vous » m'alléguez. Tant y a qu'à la cognoissance que Dieu m'a » donnée, j'aurois bien de quoi respondre; car, Dieu mercy, » je ne suis pas si mal fondé que je ne sache que l'Église a >> Jésus-Christ pour son chef, dont elle ne peut estre séparée, » et qu'elle n'a vie ni salut, et que du tout elle ne peut con» sister qu'en la vérité de Dieu, qui est contenue en l'Escrip»ture Saincte. Par quoy tout ce que vous me pourriez » alléguer de l'Église, je le tiendray pour fantosme, sinon » que Jésus-Christ y préside comme ayant toute autorité, et » que la parole de Dieu y règne comme le fondement en >> substance; sans cela toutes vos formalités ne sont rien. » Je vous prie de penser la liberté dont j'use envers vous, >> qui n'est point seulement pour maintenir ma cause, mais. » aussi de donner occasion de mieux penser à vous. Mais » pour le faire court, je me suis esbahy comment vous >> m'osez reprocher, entre autres choses, que nous avons » nulle discipline ecclésiastique, ni ordre, et que ceux qui >> nous enseignent ont introduit une licence pour mettre

>> confusion partout; et cependant je vois (Dieu mercy) que » les vices sont mieux corrigez de par de çà que ne sont pas » en toutes vos officialitez. Et quant à la doctrine et qui con» cerne la religion, combien qu'il y ait plus grande liberté » que entre vous, néantmoins l'on ne souffrira pas que le » nom de Dieu soit blasphémé, et que l'on sème les doctri>> nes et mauvaises opinions, que cela ne soit réprimé. Et je » vous puys alléguer un exemple qui est à votre grande >> confusion, puisqu'il le faut dire, c'est que l'on soutient de » par delà un hérétique qui mérite bien d'estre bruslé vif » partout où il sera. Quand je vous parle d'hérétique, j'en» tends un homme qui sera condamné des papistes autant » que de nous, ou pour le moins qui le doibt estre. Car com>> bien que nous soyons différents en beaucoup de choses, » si avons-nous cela commun que en une seule essence de » Dieu, il y a trois personnes ; et que le Père a engendré » son Fils, qui est sa sagesse éternelle devant tout temps, » et qu'il a eu sa vertu éternelle qui est son Saint-Esprit. » Or, quand un homme dira que la Ternité laquelle nous » tenons, est un cerbère monstre d'enfer, et desgorgera » toutes les villainies qu'il est possible de penser contre tout » ce que l'Escripture nous enseigne de la génération éter» nelle du Fils de Dieu, et que le Sainct-Esprit est la vertu » du Père et du Fils, et se mocquera à gueule desployée de » tout ce que les anciens docteurs en ont dit, je vous prie, » en quel lieu et estime l'aurez-vous ? Je dis ceci pour obvier » à toutes répliques que vous me pourriez faire, que vous ne >> tiendrez point par dol pour erreur ce que nous disons estre » tel; ce que je vous dis, non-seulement vous le confesserez >> estre erreur, mais hérésie détestable, qui est pour abolir » toute la chrestienté. Il faut que je parle franchement. » Quelle honte est-ce que l'on fasse mourir ceulx qui diront » qu'il ne faut invoquer qu'un seul Dieu au nom de Jésus

>> Christ; qu'il n'y a autre satisfaction que celle qui a esté faite » en la mort et passion de Jésus-Christ, qu'il n'y a autre » purgatoire qu'en son sang, qu'il n'y a autre service agréa»ble à Dieu que celui qu'il commande et approuve par sa >> parole; que toutes peintures et images que les hommes >> contrefont sont autant d'idoles qui profanent sa majesté ; » qu'on doit garder les sacrements en tel usage qu'il a esté » ordonné de Jésus-Christ; voire qu'on ne se contente point » de faire mourir telles gens d'une simple mort, mais qu'on » les brusle cruellement ? Cependant voilà qui nomme Jésus>> Christ idole, qui destruira tous les fondements de la foy, >> qui amassera toutes les resveries des hérétiques anciens >> qui mesme condamnera le baptesme des petits enfants, >> l'appelant inventions diaboliques; celui-là aura la vogue » entre vous, et le supportera-t-on, comme s'il n'avoit vostre » zèle point failli. Je vous prie, où est que vous prétendez et » où est la police de cette belle hiérarchie que vous magni» fiez tant? L'homme dont je vous parle a esté condamné » dans toutes les églises, lesquelles vous réprouvez. Cepen» dant il est souffert entre vous, voire jusques à y faire im>> primer ses livres, qui sont si pleins de blasphesmes, qu'il >> ne faut point que j'en die plus. C'est un Espagnol portu» gallois nommé Michaël Servetus de son propre nom; mais » il se nomme Villeneufve à présent, faisant le médecin. Il a » demeuré quelque temps à Lyon; maintenant il se tient à » Vienne, où le livre dont je parle a esté imprimé par un » quidam qui a là dressé imprimerie, nommé Balthazard » Arnoullet. Et afin que vous ne pensiez que j'en parle à » crédit, je vous envoye la première feuille pour enseigne. » Vous dites que les livres qui ne contiennent aultres choses » sinon qu'il se faut tenir à la pure simplicité de l'Escriture » Saincte, empoisonnent le monde, et si viennent d'ailleurs, » vous ne pouvez les souffrir; cependant vous couvez là les

» poisons qui sont pour anéantir l'Escriture Saincte, et » mesme tout ce que vous tenez de chrestienté. Je me suis >> quasi oublié en vous récitant cet exemple, car j'ay esté » quatre fois plus loin que je ne pensois; mais l'énormité du » cas me fait passer mesure, et voilà qui sera cause que je >> ne vous feray plus si long propos sur les aultres matières ; » comme aussi de fait, il me semble qu'il n'est pas grand >> besoin que je vous responde sur chacun article. Seulement,

je vous prie d'entrer un peu plus profond en vostre con» science pour vous juger vous-mesme, afin que quand il >> faudra venir devant le Grand Juge, vous ne soyez pas con>> damné. Car pour le dire en un mot, nous n'avons aultre » débat sinon que nous demandons que Dieu soit escouté. » Pourquoy, faisant fin à la présente, je le prieray qu'il vous » donne oreilles pour ouïr et cœur pour obéir. Cependant » qu'il vous ait en sa saincte garde, me recommandant de bien » bon cœur à vostre bonne grâce et de monsieur mon cousin, » vostre frère. - De Genève, le XXVI de février 1553.>>

Antoine Arneys ne manqua pas de porter à l'officialité de Lyon la lettre de Tries et les feuillets du livre de Villeneuve. Bientôt les officiers de l'archevêque font une descente dans la maison de Servet; on fouille ses papiers, mais on n'y trouve que quelques exemplaires de son Éloge de l'Astrologie, ouvrage dirigé contre les médecins de Paris. On interroge l'Espagnol, qui répond sans se troubler, l'imprimeur, qui nie tout, et ses ouvriers, qui ne savent rien. Alors l'inquisiteur Mathieu Ory imagine la ruse suivante: Arneys écrit sous sa dictée à son cousin Tries de lui envoyer le volume complet de la Christianismi restitutio. Calvin s'empresse de venir en aide à l'inquisiteur; il choisit dans sa correspondance deux douzaines de lettres écrites de la main de Servet, où la doctrine antitrinitaire est défendue dans les mêmes termes que ceux du livre incriminé. Tries adresse ces pièces à Arneys, qui les remet à l'inquisiteur.

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