Page images
PDF
EPUB

leur bonheur, un dieu fait homme était mort du supplice réservé aux gens de leur classe.

Longtemps avant la prédication des apôtres du Christ, des philosophes grecs et romains, inspirés peut-être par la littérature hébraïque, avaient, il est vrai, parlé de l'égalité morale des hommes. Sénèque avait osé soutenir contre l'opinion des lettrés et des mondains de son temps, que les esclaves n'étaient soumis à leurs maîtres que par le corps et que leur âme était libre, mais ces écrits, à la fois sublimes et généreux, ne se répandaient pas dans les couches inférieures de la population. C'étaient de pures dissertations philosophiques, lues seulement par un petit nombre de gens délicats et n'exerçant aucune influence sur l'esprit des masses misérables qui les ignoraient.

Tout autre était la prédication des apôtres. Imbus de l'esprit israélite, habitués dès l'enfance à la fréquentation des synagogues juives où l'on discourait du matin au soir devant les plus humbles membres de la société hébraïque, les apôtres transportaient dans les sociétés grecque et romaine les coutumes des docteurs de leur pays, celle que pratiqua leur maître lui-même. Ils péroraient dans les coins des marchés, dans les échoppes des petits artisans, près des fontaines et des puits où fréquentaient les esclaves des deux sexes et, de leurs bouches disertes jaillissait, avec la flamme du fanatisme prophétique, l'esprit de haine contre les riches, les puissants, les grands de la terre, qui avait fait la popularité d'Isaïe, de Jérémie et de Jésus lui-même.

Cependant, le christianisme ne pensait nullement à l'émancipation des esclaves. Les apôtres et leurs disciples, ainsi que, plus tard, les pères de l'Église, répétaient volontiers le mot de Sénèque : « C'est le corps seul que le sort a mis entre les mains des maîtres, c'est là ce qu'il achète, ce qu'il vend; l'âme est et reste émancipée 1»; et ils y trouvaient un argument capital pour prêcher aux esclaves la résignation, en attendant que leur âme, émancipée du corps, s'en allat jouir,

1. SENEQUE, Des bienfaits, Livre III, § 20.

dans la cité du Christ, des récompenses méritées par leur docilité et leur fidélité envers leurs maîtres.

Le christianisme allait même moins loin que les disciples de Sénèque. Ceux-ci considéraient l'esclavage comme un abus. Toute l'école des jurisconsultes formée sous les règnes des Antonins pensait de la même manière et agissait conformément à cette idée; l'Église primitive, au contraire, ne voit dans l'esclavage rien de répréhensible; nulle part elle ne le condamne. Pourquoi aurait-elle tenté d'émanciper un corps auquel elle n'attachait aucune importance? Pourquoi aurait-elle essayé de modifier un sort qui devait être essentiellement provisoire et dont la dureté constituait pour l'esclave un titre tout particulier à la possession du royaume de Dieu ? « La règle constante de l'apôtre Paul, était qu'il faut rester dans l'état où l'on a été appelé... Est-on esclave, ne pas s'en soucier, et, même si l'on peut se libérer, rester esclave... L'esclave appelé est l'affranchi du Seigneur, l'homme libre appelé est l'esclave du Christ. » Saint Augustin résume en quelques mots l'opinion de l'Église sur l'esclavage: <«< Elle ne libère pas les esclaves, mais de mauvais elle les rend bons. Le Christ ne dit pas à un esclave qui a un mauvais maître de l'abandonner; il lui offre son propre exemple 1. >>

Cependant, la résignation recommandée par les pasteurs et les docteurs de la nouvelle Église était impuissante à étouffer chez les esclaves devenus chrétiens l'idée d'égalité qui formait l'essence de la doctrine du Christ et de ses apôtres. Ils se résignaient à leur sort, mais ils saluaient par avance l'heure où s'accompliraient les prophéties, où le monde serait détruit et où les derniers deviendraient les premiers dans le royaume de Dieu.

Les femmes.

Les femmes de toutes les races figurent, avec les juifs et les esclaves, parmi les premiers adeptes du christianisme.

1. Voy. GUIGUEBERT, Tertullien, p. 377, note.

Les femmes païennes s'étaient, de tout temps, montrées fort avides des pratiques religieuses et des sorcelleries importées de l'Asie et de l'Égypte dans les cités occidentales. Les plus grandes dames romaines se faisaient volontiers initier aux mystères des religions asiatiques et ne reculaient pas, si l'on en croit les écrivains latins, devant les plus abominables excès auxquels se livraient les adeptes de certains de ces mystères'. La mème curiosité les porta vers les rites et le mysticisme des communautés chrétiennes. Celles-ci, pour les retenir, leur donnèrent une place d'honneur où elles trouvaient, à la fois, la source de grandes satisfactions d'amourpropre et des occasions incessantes de contact avec des hommes qui n'étaient ni à l'abri des tentations, ni exempts de tout désir de tenter leurs sœurs en religion. Les repas en commun, avec leurs échanges de baisers, les baptêmes. par immersion totale du corps entièrement nu, et les relations continues des deux sexes ne furent pas toujours à l'abri des critiques des apôtres ou des railleries des païens. Mais ce qui attirait surtout les femmes vers les églises chrétiennes, c'étaient les manifestations ardentes, extatiques jusqu'au prophétisme, d'un amour qui, s'adressant à Dieu, était profondément imprégné de cet idéalisme vers lequel les femmes les moins chastes elles-mêmes s'élèvent volontiers, à certaines heures de leur vie.

Les femmes se firent donc baptiser de bonne heure en très grand nombre et devinrent aussitôt des propagandistes ardentes de la nouvelle religion. Les veuves surtout jouèrent un grand rôle dans la constitution et l'extension des églises. On en faisait des sortes de diaconesses contraintes à la chasteté autant que le permettaient les mœurs du temps. Elles étaient chargées de la surveillance des jeunes filles et des femmes mariées et jouaient dans les églises primitives un rôle attractif considérable.

Les jeunes filles non mariées, les « vierges » comme les appelait le paganisme, trouvaient, de leur côté, dans la

1. Voy. JUVENAL, satire VI. « Plus une femme était relâchée de mœurs, plus elle adorait pieusement Isis. » (MOMMSEN, Hist. rom., VII, p. 302.)

nouvelle religion, un moyen d'échapper au mariage que ni le paganisme ni le judaïsme ne leur pouvaient offrir, car le premier principe de ces deux religions était l'obligation de marier les jeunes filles de très bonne heure. Autant, on était peu respectueux, chez les Grecs et les Romains, de la virginité des esclaves, autant on attachait de prix à celle des jeunes filles libres.

Les apôtres et les premiers pasteurs chrétiens se montraient extrêmement défiants à l'égard de la femme. Ils la considéraient comme dangereuse par ses charmes et très portée à l'infidélité; aussi lui interdisaient-ils toute parure et auraientils voulu qu'elle ne pût se montrer aux hommes.

Le christianisme naissant fut, du reste, dans les questions relatives à la femme, au mariage et aux enfants, fidèle au principe général qu'il appliquait à tous les autres actes sociaux de ses adeptes. N'étant que de passage sur la terre et ne devant se préoccuper que de gagner le paradis où, d'ailleurs il ne tardera pas à être appelé, car la fin du monde est proche, le chrétien ne doit se laisser détourner de son but par rien de ce qui touche à la vie terrestre. Il n'a pas même à s'occuper du sort de la race puisqu'elle ne tardera pas à disparaître.

Selon Tertullien, au Ie siècle, l'idéal de tout vrai chrétien est «< ne pas se marier, se sanctifier par une éternelle virginité, ou, si on est marié, conserver dans le mariage un état de pureté absolue 1».

Sous l'influence des écrits et des prédications des nombreux piétistes que le christianisme comptait alors parmi ses adeptes les plus distingués, beaucoup de femmes chrétiennes repoussaient avec horreur l'idée du mariage.

Toutefois, en ce qui concerne la femme et la famille, l'Église subissait l'évolution nécessaire qui lui était imposée par son extension. A mesure que le nombre des fidèles s'accroissait et qu'il se recrutait davantage dans les classes dirigeantes et parmi les gens riches, l'ascétisme devenait de plus

1. GUIGUEBERT, loc. cit., p. 284.

en plus impraticable. Puis, l'humanité dont les prophéties des deux premiers siècles avaient annoncé la fin prochaine, ne faisait pas mine de s'effondrer; il fallait s'accommoder de la vie terrestre et se mettre en harmonie avec les opinions dominantes de la société que l'on prétendait attirer à la nouvelle religion. Mais, à partir du jour où il eut admis la nécessité du mariage et de la famille, le christianisme prit des mesures pour en devenir le maître. Il y réussit par l'institution de la confession, qui permit au prêtre de pénétrer jusque dans la vie la plus secrète de la femme, de l'homme, des enfants, de la famille tout entière. Il accrut encore cette influence en contraignant les prêtres au célibat et en excitant par la continence leur désir des relations féminines, tandis qu'il poussait la femme vers le prêtre comme vers un consolateur quasi-divin.

Pendant que le christianisme s'emparait ainsi de la famille, il prenait une place de plus en plus considérable dans les sociétés païennes et tendait, avec une énergie sans cesse croissante, à les détruire pour prendre leur place.

LE CHRISTIANISME ET L'EMPIRE

Tant que les prédications des chrétiens restèrent clandestines, tant que la nouvelle religion enferma ses pratiques dans les lieux cachés et se comporta comme une société secrète, les autorités impériales feignirent de les ignorer comme elles ignoraient les synagogues juives, les mystères des dieux et des déesses de l'Orient. Mais, cette attitude bienveillante devint impossible, à partir du moment où le nombre des chrétiens fut assez considérable pour que leurs réunions et leurs doctrines ne pussent pas être tenues secrètes.

A partir de ce moment, du reste, les chrétiens se sentirent assez forts pour n'avoir plus besoin de se cacher; ils se montrèrent, s'affirmèrent, s'attaquèrent ouvertement aux puissances qu'ils avaient appris à mépriser dans leurs conciliabules clandestins.

Il était impossible que l'État, la famille, la société, la

« PreviousContinue »