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dans cette voie de la pénitence devenue enfin visiblement celle du salut. Car en quoi consistait ce salut? A ceux qui ne l'auraient pas compris, sa résurrection avait pour but de le rendre irrécusable et visible : il était venu montrer par son exemple aux enfants d'Israël que, même après la mort apparente de leur corps, la vie pouvait y persister 1.

C'est dans le moment où il s'abandonnait à l'enivrement de ces espérances que les évangélistes placent un de ces pénibles rappels à la réalité dont le renouvellement quotidien l'avait déterminé, depuis quelque temps dějà, à quitter sa ville natale. (Matth., ibid., 'v. 46.) La circonstance explique assez l'amertume inusitée de son langage. « Lorsqu'il parlait encore au peuple, sa mère et ses frères, étant arrivés et se tenant au dehors, demandaient à lui parler. Et quelqu'un lui dit : Voilà ta mère et tes frères qui sont dehors et qui te demandent. Mais il répondit à celui qui lui dit cela : Qui est ma mère et qui sont mes frères ? Et, étendant sa main vers ses disciples: Voici, dit-il, ma mère et mes frères; car quiconque fait la volonté de mon père qui est dans les cieux,

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devait dire plus tard des personnes qui osent

1. «... Comment se trouve-t-il parmi vous, avec sa victorieuse logique l'apôtre Paul, dire que les morts ne ressuscitent point? si les morts ne ressuscitent point, le Christ n'est donc pas ressuscité; et si le Christ n'est point ressuscité, notre prédication est vaine et votre foi est vaine aussi. » (I Cor., ch. xvv, v. 12-14.)

celui-là est mon frère, ma sœur et ma mère. » Le ressentiment qui perce dans ces paroles serait encore plus naturel et mieux justifié, si, comme le prétend Marc (ch. ш, v. 21), « ses proches étaient venus pour se saisir de lui; car ils disaient qu'il avait perdu l'esprit. »>

Ne pourrions-nous trouver aussi, dans les sentiments nés de cette même circonstance, quelque éclaircissement au sujet des paroles de Jésus qui, de toutes celles que rapportent ses historiens heureusement suspects d'erreur, paraissent les plus difficiles à admettre? Nous y avons déjà fait allusion, à propos d'Isaïe (page 224), et nous avons cherché à nous expliquer ces paroles étranges par l'aveugle soumission de celui qui les prononçait aux décrets de son père céleste. Fut-ce l'incré· dulité obstinée dont sa famille même donnait l'irritant exemple qui rappela ce jour-là à Jésus le texte d'Isaïe? - Ce fut, en effet, d'après Matthieu (ch. x, v. 1), en ce mème jour qu'après avoir, devant la foule qui l'entourait, remplacé ses discours ordinaires par des paraboles plus obscures, il dit à ses disciples (v. 13): « Je leur parle en paraboles, afin que 1 en voyant ils ne voient point, et qu'en écoutant ils n'entendent ni ne com

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1. Nous adoptons l'ancienne leçon: iva afin que. Les éditions modernes portent öt parce que, mot complétement dénué de sens; car comment l'inintelligence des auditeurs serait-elle un motif pour employer un langage plus obscur?

prennent point'. Et la prophétie d'Isaïe s'accomplit en eux lorsqu'il dit : Vous écouterez de vos oreilles et vous n'entendrez point; vous regarderez de vos yeux et vous ne verrez point. Car le cœur de ce peuple s'est appesanti, et leurs oreilles sont devenues sourdes, et ils ont fermé leurs yeux; de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n'entendent, que leur cœur ne comprenne, et que, s'étant convertis, je ne les guérisse. »>

Si les paraboles étaient obscures pour des esprits que trente ans de méditation et de lectures assidues n'avaient pas familiarisés avec l'idée, déjà bien oblitérée en Israël, d'un bouleversement de toutes choses suivi d'un règne de bonheur et d'immortalité, ces comparaisons et ces images nous présentent, au contraire, aujourd'hui un sens fort net, dès que nous consentons à nous placer dans le limpide courant de la pensée de Jésus. Toutes ont pour but d'exprimer : soit la difficulté même qu'il éprouve à se faire comprendre; soit l'avénement du règne de Jéhovah, inauguré déjà par la manifestation de ses volontés dans la préparation rapide que Jésus était venu opérer par son ordre; soit le terrible passage du monde à un état nouveau, et le triage qui allait en résulter parmi les hommes; soit enfin le royaume de

1. L'édition de Cambridge qui, sur tant de points, offre un si frappant caractère de fidélité, ajoute ici : μýñote émispέwo, de peur qu'ils ne se convertissent, comme plus bas.

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Jésus s'élevant glorieux et éternel sur les ruines du passé. S'il y a une difficulté d'interprétation, elle est tout entière dans les altérations de sens qu'ont fait subir à certains mots hébreux les passages successifs du syriaque au grec, du grec au latin et du latin à nos langues modernes. Il n'y a pas de phrase dont tous les mots aient été plus complétement détournés de leur sens primitif et véritable que la phrase par laquelle débutent la plupart des paraboles : 'Ομοία ἐςὶν ἡ βασιλεία τῶν οὐρανῶν, le règne des cieux est semblable... etc. Évidemment, si Jésus avait tant de peine à se faire comprendre de ceux qui l'écoutaient, il ne faut pas y assigner d'autres causes que l'altération introduite par David et les prophètes dans l'utopie mosaïque d'un royaume divin, et la contradiction radicale qui résultait de cette introduction. (Voir pages 193-194.) Pour les contemporains de Jésus, cependant, n'existait pas la principale cause des confusions modernes; pour eux, comme pour leurs ancêtres, le mot (syriaque NO) cieux, ciel, n'avait et ne pouvait avoir que le sens que nous avons expliqué ailleurs (page 185). Quand Jésus leur demandait, par exemple (Matth., ch. XXI, v. 25): « D'où était le baptême de Jean? du ciel ou des hommes ? » Ils savaient bien que le mot exprimant l'idée que le grec rend par Touрávos, ne signifiait point : une chose qui existe au ciel, qui se passe au ciel

et y reste; mais bien : une chose qui vient du ciel, qui est donnée par le ciel, qui est préparée dans le ciel pour en descendre plus tard si elle n'en est déjà descendue.

Ces explications suffisent pour que les paraboles, lues dans le texte grec, ne présentent plus de points obscurs. Souvent même, avec quelque traduction que ce soit, aucune difficulté ne se présente, tant la pensée exprimée est claire par elle-même.

Jésus voulait-il offrir à l'imagination de ses auditeurs le tableau des distributions qui auraient lieu lorsque, après avoir obtenu de son père céleste les insignes de la royauté, il serait revenu sur la terre pour en remplir les fonctions; il s'exprimait ainsi (Luc, ch. xix, v. 12 et suiv.): « Il y avait un homme de grande naissance qui s'en allait dans un pays fort éloigné pour y recevoir la puissance royale (Baoiλeíav), et s'en revenir ensuite. Et, appelant dix de ses serviteurs, il leur donna dix mines d'argent et leur dit : Faites profiter cet argent jusqu'à ce que je revienne. Mais comme ceux de son pays le haïssaient, ils protestèrent et dirent: Nous ne voulons point que celui-ci soit notre roi. Étant donc revenu, après avoir reçu la puissance royale, il commanda qu'on lui fit venir ses serviteurs auxquels il avait donné son argent pour savoir combien chacun l'avait fait profiter..., etc. »

Voulait-il peindre la hâte ardente que lui et ses aides

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