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grands fleuves, ces plis de terrain qui suffisent pour déterminer tout leur cours; mais aimons et bénis

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sons sa mémoire, dans le doute où nous sommes qu'une voie meilleure eût pu s'offrir à la nature morale pour réaliser la plus importante de ses conquêtes. Il ne manque plus maintenant qu'une chose, c'est que les yeux ouverts de la raison exercent enfin leur libre contrôle sur ce qu'ont admis jusqu'ici sans examen, sans choix et sans règle, les yeux fermés d'une foi ignorante de ses propres transformations.

Revenons à notre étude des croyances juives. Longtemps avant l'époque dont nous nous occupons, l'insuffisance de la lettre même de la révélation s'était fait sentir à tous les esprits clairvoyants. On ne peut douter qu'il n'y ait eu, dans la vie intellectuelle de ce peuple, un moment critique dont le secret n'a pas été violé, où se posa, parmi les dépositaires de la loi, la question de savoir de quelle manière les bornes de l'enseignement divin pourraient être franchies. Comment seraient accueillies, par Jéhovah d'une part, et par le peuple de l'autre, les additions et les modifications devenues nécessaires? La difficulté était grave. L'idée vint alors que la révélation n'était pas réduite à ce que paraissait exprimer le texte des livres sacrés, et que la parole de Jéhovah possédait, au nombre de ses qualités merveilleuses, celle de contenir en elle-même,

d'une façon latente, tout ce que son peuple aurait besoin de connaître à mesure que son existence se prolongerait. On admit dès lors que, dans sa miséricordieuse sollicitude, Jéhovah n'avait laissé arriver aux lèvres de . ceux qu'il avait remplis de son Esprit, que des formes de langage choisies de telle façon que, convenablement interprétées, elles dussent toujours, à quelque moment que ce fût, fournir l'éclaircissement de toutes les difficultés qui viendraient à surgir. On eut soin d'ajouter que l'Élohim d'Israël avait, de sa propre bouche, révélé à Moïse, sur le Sinaï, la clef des énigmes futures, avec ordre de la transmettre à Josué seul, et, par ce dernier, à ceux qui successivement devraient se la transmettre eux-mêmes sans discontinuité, de génération en géné ration. Ceci admis, la foi juive pouvait donc s'enrichir de tout ce que d'ingénieux procédés permettaient d'ajouter aux révélations primitives; car, comme ces procédés étaient considérés comme révélés, ce n'était pas se soustraire à l'enseignement divin que de tirer de leur application à tel ou tel texte le parti qu'une circonstance donnée faisait juger utile.

Cette ingénieuse voie n'ouvre pas à toutes les hardiesses de la pensée un aussi large accès qu'on le croirait d'abord, du moins en fait de dogmes; car, sous ce rapport, la pensée hébraïque n'a de choix qu'entre les deux cycles également clos, également soustraits au

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régime de la nature, qui ont pour inspirateurs l'un Moïse, et l'autre David. Il est vrai qu'en dedans des limites de chacun de ces cycles les ébats les plus désordonnés sont permis à l'imagination.

Nous trouvons ici une nouvelle occasion de remarquer le caractère tout particulier dont l'anthropomonothéisme de ce peuple revêt forcément tous les phénomènes psychologiques qui s'y manifestent. Assurément la nécessité des commentaires ne s'est pas moins fait sentir dans les autres littératures sacrées, - dans celle de l'Inde, par exemple. Le texte des Védas a donné naissance à une foule d'écrits explicatifs, les uns (les Brahmanas) plus spécialement destinés aux prêtres, les autres (les Cutras) destinés à toutes les castes en général.

Mais quelle différence entre les deux cas ! - Les Védas sont des hymnes et non un récit historique; de plus, ils sont dus à un grand nombre d'inspirations libres et franchement divergentes dès l'origine; tandis que, dans le cas hébreu, l'inspiration doit toujours paraître procéder d'une source qui ne peut ni varier, ni se démentir. Aussi, l'exégèse hébraïque constitue-t-elle un phénomène sui generis, analogue au prophétisme. Nés des mêmes conditions exceptionnelles, ces deux produits de l'anthropomonothéisme sont exactement la contre-partie l'un de l'autre; l'un est à posteriori ce que l'autre est à priori. Le prophète fait intervenir l'avenir pour justifier des textes

que le présent ne justifie pas; l'exégète hébreu invoque des textes pour donner au présent le sens qu'il désire qu'il ait.

La carrière évangélique de Paul est un remarquable exemple du développement que comporte cet énoncé général des solutions le plus ordinairement poursuivies par l'exégèse hébraïque étant donné un fait ou un personnage, prouver que c'est ce fait ou ce personnage qui est implicitement désigné dans tel ou tel passage des Écritures.

Les deux Talmuds ne sont que les échos affaiblis des discussions rabbiniques des derniers temps de Jérusalem; il suffit donc d'y jeter les yeux pour se faire une idée des solennelles puérilités, des tours de force de combinaison dont l'école de Gamaliel devait être, comme toutes les autres, le théâtre quotidien. C'était à une telle discipline intellectuelle que le rabbi Paul avait été soumis dès son enfance. Les évolutions de sa foi n'avaient rien à changer à ses habitudes d'esprit. Quelque nouveauté qu'il eût à faire sortir du double cycle des écrits hébraïques, l'herméneutique dont tous les procédés lui étaient devenus familiers, restait toujours sa principale ressource; mais ces procédés sont si étrangement aptes à faire trouver ce que l'on cherche, qu'il ne faut pas s'étonner qu'il ait été ébloui lui-même des lumières jaillissant à son ordre de toutes les obscurités du texte1.

1. Un mot peut rendre compte de l'effet produit par cette gymnasti

On regrette moins les renseignements qui nous manquent sur le rôle que le rabbi Paul a dû jouer dans les synagogues, en qualité d'orateur orthodoxe, au temps de sa fidélité au dogme mosaïque, quand on réfléchit qu'il n'a pu différer de lui-même que par le choix des textes. Toute la différence consiste sans doute en ce qu'il n'avait d'abord accordé son attention qu'à ceux qui excluent tout partage de la royauté divine, et que plus tard, au contraire, il n'eut plus d'yeux que pour ceux qui parlent d'une délégation consentie par Jéhovah.

Quoi qu'il en soit, nous ne voyons pas pourquoi l'on n'appliquerait pas par anticipation, à ce que nous possédons des écrits de Paul, une division qui déjà s'était certainement produite dans les enseignements oraux de son temps, mais qui ne devait que plus tard s'exprimer par deux mots spéciaux appliqués à deux parties distinctes. Nous voulons parler de l'Agada et de l'Hallacha talmudiques.

L'Hallacha (partie réglementaire, morale, etc.,) doit naturellement tenir dans les écrits de Paul une place relativement moindre que dans les écrits des talmudistes; car ceux-ci avaient à se préoccuper des intérêts

que de l'esprit sur un spectateur désintéressé. C'est le mot adressé plus tard à Paul par l'excellent Festus si plein de bon vouloir pour lui : « Tu es fou, mon pauvre Paul, lui dit-il en souriant, l'abus de la lecture t'a fait tomber en démence. » (Actes, ch. xxvi, v. 24.)

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